Maestro de la Saint-Valentin

 

« Maestro »

c’était le thème

écrire sur ce thème

le but d’une semaine

et puis, rien

rien du tout

rien à écrire

rien à dire

sur ce Maestro

qu’un vague souvenir

quelques bouts de pensées déchirées.

 

C’était quoi, déjà, ce mot trop compliqué à prononcer ?

 

Je cherchais dans mon mini-Larousse, parmi les trente huit mille mots, le mot « Maestro ».

Je ne m’appelais pas Thierry Rousse pour rien.

Ma compagne  » La Rousse  » trouvait logiquement ce mot page cinq cent vingt sept.

 » Maestro : nom masculin. Un nom donné à un compositeur ou à un chef d’orchestre célèbre ».

J’en étais là de mes recherches, et puis, le grand vide

le vide des mots des ateliers d’écriture

un vide qui aurait pu rimer avec celui de Roméo

la douce musique des sentiments déchus

un jour de pluie à la Saint-Valentin

Tout près d’un caveau à demi ouvert.

 

Il pleuvait sur Nantes.

 

J’en avais oublié la rose sur un banc.

J’en avais oublié ma Muse dans un train.

J’en avais oublié l’heure sur le quai des pétales répandus

perdu dans une Maison Radieuse bien inquiétante

un village à Rezé de huit cents habitants réunis

un château mystérieux au bout d’une allée.

Huit cents habitants dans un rectangle les pieds dans l’eau.

Un fossé.

Des remparts.

 » Vivre les pieds dans l’eau « , toute une vie

la belle idée de Monsieur Le Corbusier, le Maestro de la modernité !

Nous élever au lieu de nous étendre.

Toucher le ciel, les pieds dans l’eau.

 

Je m’élevais au troisième étage, porte trois cent sept.

Des panneaux de circulation m’indiquaient le chemin.

Je parcourais le monde en zone rouge.

Deux couples s’aimaient d’un amour interdit

sur un chemin sans issue qui flirtait avec la Lune.

Le Street Art ouvrait les rêves là où ils s’étaient brisés.

 

Je venais de rencontrer ce Maestro du pinceau, artiste voyageur, célèbre ou pas ?

La célébrité était-elle essentielle à la vie ?

L’oeuvre, seule, comptait à mes yeux.

Un chat voulait s’extraire d’un mur.

L’agent chassait alors l’artiste avec humour

l’expulsait de la Culture avec un grand C.

Monsieur Maestro était de trop dans ce monde

et semblait déranger la pensée officielle

d’un ordre mondial déjà bien établi.

 

Je contemplais le ciel et ses larmes.

 

Un temps pour entrer dans un salon de coiffure

rue du Maréchal Joffre

digne d’une autre époque.

Perdre quelques cheveux pour rajeunir.

Naître Maestro dans le temps des oublis

des pas cadencés et des désirs

sur les trottoirs

rêvant de tangos sulfureux

et de baisers chaleureux.

 

Orchestrer le monde du chant des oiseaux.

 

Aucun maître au Musée des Beaux-Arts

si ce n’était

parvenir à être maître de moi-même.

 

Guider mes rêves

sur les bords d’un comptoir médiéval.

Trinquer avec l’espoir

d’un sourire offert

enfin

découvrir ton vrai visage

Maestro des saltimbanques !

 

Adolescent, je tenais la main de ton Amour qui m’accompagnait au lointain

aucun papier à présenter

qu’une sublime symphonie à écouter.

Je passais de l’autre côté

des nuages.

Je nageais dans l’océan des mots bleus

qui se déversaient

de coupe en coupe.

 

Maestro, à toi de jouer avec les mots !

 

Thierry Rousse

Nantes, mardi 15 février 2022

« A la bonne heure »

La porte du coeur, la porte qui va bien

 

Qu’est-ce qui avait changé

depuis le mardi vingt cinq janvier

deux mille vingt deux

à dix-huit heures quarante cinq minutes

exactement

dans le cours de ma vie ?

Tout, ou, peut-être, rien ?

Un simple QR code m’avait été remis par ma docteure

après que je fus déclaré

suite à un auto-test certifié par elle-même

dans son cabinet médical

 » Positif au Covid « .

La détention de cette bonne image pixellisée

m’ouvrait les portes d’un monde

que je ne pouvais plus franchir depuis quelques temps.

Avec cet étrange QR code

je pouvais dès lors goûter aux plaisirs

qui m’avaient été soudainement défendus.

Plaisirs qui m’avaient été soudainement défendus

tout simplement parce que je n’avais pas voulu

dans mes veines accueillir trois doses d’une formule inconnue.

Plaisirs qui m’avaient été soudainement défendus

tout simplement parce que je croyais encore en mon corps

en mon corps suffisamment fort pour se défendre

ou suffisamment lui-même

pour vivre en harmonie avec la Terre et mes semblables.

Equipé de mon QR code

je retrouvais la société.

Je pouvais accéder au cinéma

aller à un concert

entrer dans un café

une Brasserie

savourer les joies simples de la vie

accompagner ma solitude de tous ces plaisirs.

Il me suffisait de présenter mon QR code

à mes semblables

ici et là

à chaque fois qu’ils me le réclamaient.

Le jeu était simple.

Simple et stupide.

Le jeu était absurde et cruel.

Un jeu, rien qu’un jeu

le jeu des portes.

Mes semblables me contrôlaient à chaque porte.

A chaque porte, j’étais, à présent, en règle.

Je pouvais exister dans la société

habité de tous mes désirs.

Je me jetais comme un chien affamé

dans les bras de la billetterie de la Fnac.

Ses portes s’ouvraient en grand sur mon argent.

Hubert Félix Thiéfaine affichait complet

à l’Auditorium de la Cité des Congrès de Nantes.

Je me rattrapais sur Bernard Lavilliers

un vendredi premier avril

au Zénith de Saint-Herblain.

La vie paraissait belle, si belle, dans ce jeu absurde.

Un QR code, une place de concert et le sentiment d’être heureux.

Je quittais la Fnac pour rejoindre, d’un pas alerte, le cinéma Katorza.

Je marchais, en règle, dans les rues de ma ville, le sourire béat.

Nantes, ville occupée.

Toujours, comme un chien affamé

je me jetais sur le premier film.

« Une jeune fille qui va bien ».

Je poussais la porte du cinéma Katorza.

Il y avait longtemps, que je n’avais pas franchi la porte du cinéma Katorza.

Aucun QR code ne m’était demandé à la caisse.

Des gens intelligents, je me disais, après tout.

Je pouvais accéder librement à ce cinéma.

Le monde normal existait-il donc encore ?

Quand,

juste avant de me diriger vers la salle Une

équipé de mon billet de cinéma

« la jeune fille qui va bien » ( 1 )

je fus arrêté par un jeune homme.

Le jeune homme du cinéma Katorza me contrôla.

Je présentais fièrement mon QR code, béat.

J’étais en règle.

Je pouvais pousser dignement l’autre porte

la porte du premier étage

cette porte qui me donnait accès à la salle Une.

Je m’installais tout au fond d’un confortable fauteuil rouge.

Je me sentais bien, ou, presque bien, en ce mercredi neuf février

cinquième jour de mes vacances.

Je pouvais enfin regarder un film dans un cinéma.

Le cinéma Katorza.

« Une jeune fille qui va bien ».

Irène était heureuse
Irène était amoureuse
amoureuse de la vie, du théâtre et des garçons

de ce garçon, plus précisément

peut-être plus beau que l’autre

peut-être plus fort que l’autre.

Toute la vie était pour elle, pour eux deux.

Des Juifs Polonais venaient d’être arrêtés à Paris.

« Nous, nous sommes des Juifs français, nous n’avons rien à craindre. »

Son père la rassurait.

Il suffisait de présenter dès lors une carte d’identité avec la mention « Juif ».

 » Juste ça, et on nous laisserait tranquilles. »

Les Juifs ne pouvaient plus à présent fréquenter les Conservatoires de théâtre.

Son père s’arrangeait auprès d’un ami afin que sa fille fût déclarée « demie juive ».

Irène aimait le théâtre

Irène aimait la vie

Irène aimait rire

Irène aimait embrasser avec tendresse le garçon qu’elle aimait.

Les Juifs, à présent, devaient remettre aux autorités françaises leurs transistors.

 » Juste ça, et on nous laisserait tranquilles. »

Les Juifs, à présent, devaient emprunter les escaliers de service.

 » Juste ça, et on nous laisserait tranquilles. »

Les Juifs, à présent, devaient coudre sur leur veste une étoile jaune.

 » Juste ça, et on nous laisserait tranquilles. »

Irène était tranquille.

Sur sa veste, elle avait cousu une belle étoile jaune

son étoile jaune.

Irène poussait la porte de la Brasserie.

Irène y retrouvait ses amis.

Irène dansait

Irène riait.

Irène était amoureuse

Irène était heureuse.

Irène

et toute la vie était devant elle

Irène

et toute la vie était devant tous les deux

heureux, ces deux amoureux de la vie.

Irène attendait, tout comme ses amis, les résultats de son audition au Conservatoire.

Son étoile jaune brillait de son sourire

de sa passion

de son amour

de sa joie

de son espérance.

Les larmes coulaient, soudain, sur les joues de sa partenaire de théâtre.
Elle, juste en face d’Irène, à cette table, au fond de cette Brasserie, à Paris.

Derrière Irène,

derrière le sourire d’Irène

derrière la passion d’Irène

derrière l’amour d’Irène

derrière la joie d’Irène

un homme au ciré noir

prévenu par une serveuse

avait poussé, à l’instant, la porte de la Brasserie.

Il était, là, là, à présent, derrière Irène

et Irène, ivre de vie

Irène parmi ses amis

Irène, ivre de bonheur

Irène, ivre d’espérance

n’en savait rien.

Irène ne savait rien de la cruauté de ces lois

des bouches qui se taisaient

des yeux qui regardaient ailleurs

comme si tout était normal ici.

Quelles portes parleraient ?

Quelles portes s’ouvriraient et se fermeraient

bousculant les êtres qui voulaient les posséder ?

Quelles portes rendraient à chaque coeur sa liberté ?

Je regardais cette fil de gens s’apprêtant à pousser la porte de l’Auditorium de la Cité des Congrès.
J’espérais trouver une place parmi eux.
En vain.
Je n’espérais plus.

Les gens écouteraient des chansons de liberté, et puis…

Liberté sous condition.

« Juste ça, et on nous laisserait tranquilles . . . « 

Tout, ou presque tout, à présent, sonnait faux.

J’avais perdu trop de temps entre ces portes silencieuses.

Je courais vers Irène, ouvrant la dernière porte qu’il me restait à franchir

La porte du coeur, la porte qui va bien  . . .

Thierry Rousse

Nantes, jeudi 10 février 2022

« A la bonne heure »

( 1 ) « Une jeune fille qui va bien » film de Sandrine Kiberlain avec  Rebecca Marder

Habitat, Etre, Nature

 

Il était venu.

Elle était venue.

Il ou elle ?

Qu’en savais-je ?

Que savais-je de son identité, de son sexe ?

La Covid ?

Le Delta ?

L’Omicron ?

Féminine ?

Masculin ?

Ou, les deux à la fois ?

Ma journée commençait par de fortes douleurs dans les jambes comme des décharges électriques.

Ce lundi matin, dans la cour de l’école,

Sur la grisaille d’un soleil éteint.

Apaiser ma douleur.

« Quelle âme aurait pour moi un dolipran ? »

Puis un appel :  » Allo Thierry, j’ai été testé positif au Covid, je l’avais sans doute jeudi ».

Jeudi.

Je remontais aussitôt le temps.

Qu’avais-je fait jeudi ?

 » Buvette participative dans une caravane. Espace exigû. Accolades. Embrassades.  »

Je remontais encore le temps.

Trois jours avant.

Dimanche.

Qu’avais-je fait dimanche ?

 » Anniversaire. Karaoké. Rires « .

« Allo, Thierry, j’ai été testé positif au Covid, je l’avais sans doute dimanche ».

Mon tour était sans doute venu.

La cloche sonnait son glas.

Et, pourtant, une seule barre en ce lundi soir.

Une seule barre rouge.

Auto-test dans ma salle de bain et de nouvelles décharges électriques au coucher.

 » Vite, mon âme, aurais-tu pour moi un dolipran ?  »

Je m’isolais en ce mardi, attendant sagement mon rendez-vous avec ma docteure.

Deux années que je ne l’avais pas vue, ma docteure.

Je n’étais pas malade.

Forcément.

En pleine santé.

Deux années au cours desquelles j’avais quasiment presque respecté tous les jours les gestes barrières.

Deux années, souvent, de solitude, d’isolement, de distanciation sociale, de rappels à la règle collective.

Presque aucune embrassade, aucune accolade. Presque.

Deux années hermétiques, monastiques. Presque.

Nul n’était parfait en ce monde charnel.

En ce besoin de tendresse et d’humanité.

Là, une glissade.

Un soir.

Une nuit.

L’envie d’être, l’envie de faire la fête.

Cette envie des autres.

Briser la glace d’un regard.

Serrer une main.

« Deux barres ! », m’annonçait ma docteure, « regardez, c’est direct ! ».

Direct, droit au but, le minuscule virus invisible s’était invité chez moi, dans mes buts, sans que je l’y convie.

En était-ce fini de ma vie ?

Me retrouverais-je comme ces corps retournés que j’avais vus sur BFMTV lors du premier confinement, ces morts qui avaient hanté mes nuits ?

« C’est une forme légère, me rassurait ma docteure, votre corps est en bonne santé. Vous ne devriez pas contracter une forme grave, mais on ne sait jamais; on ne sait jamais avec ce virus . . . ».

On ne savait jamais, jamais rien, de notre destin, sinon la fin.

J’attendais la fin de ma vie, ou, le début d’une nouvelle vie.

Je parlais à mon corps, je l’encourageais, je l’aimais.

Mon corps.

« Je suis guéri, je suis guéri . . . ».

Je me répétais à moi-même ces mots pour me convaincre d’être guéri, tout en buvant des verres de jus d’orange accompagnés d’une poudre de gingembre, et, en me désaltérant d’une eau du robinet que j’agitais avec foi.

Je retrouvais le torrent de la vie qui s’écoulait en moi.

La vie me remplissait de toutes ses étoiles, ma douleur disparaissait.

J’étais guéri.

Miraculé.

Roi de ma joie !

A peine trois jours pour conquérir cet hôte indésirable, produit, peut-être, de ces obscures laboratoires de la folie humaine.

Qui détenait le savoir ?

Trois jours de passion pour renaître à une nouvelle vie.

S’ensuivaient des jours et des jours de fatigue, des insomnies interminables.

A peine la force de lire quelques lignes, d’un livre à l’autre.

Quelques notes répandues sur mon carnet bleu.

A peine écrit.

Mes pensées voguaient sur les cris étouffés des nuages blancs.

Etait-ce l’effet de tout ce gingembre ingurgité ou des vacances de cet étrange invité en mon corps ?

Mon coeur palpitait du désir d’une autre vie à construire.

 » Habitat, Etre, Nature « .

Trois mots qui me venaient au bord des lèvres.

Comme trois anges en un qui m’accueillaient au seuil d’un chemin, à l’orée d’un désert.

Son oassis n’était pas loin qui se reflétait au fond de son oeil, océan.

Aux pyramides imposantes qui nous écrasaient, nous divisaient, nous affaiblissaient, je préférais les cercles infinis qui nous élevaient, nous enrichissaient, les uns des autres, les uns avec les autres.

La question de l’habitat renvoyait à la question de notre vie et du sens qu’on lui donnait.

Comment mon être décidait d’habiter la nature qui l’accueillait, en harmonie avec elle.

Comment je décidais d’habiter mon corps.

Habitat nomade, ou, habitat sédentaire ?

J’habiterais dès lors la vie avec amour, avec respect, fidélité et constance, avec l’humilité des pas d’un voyageur éternel.

Le Petit Prince me souriait.

On ne voyait bien qu’avec le coeur . . . ( °)

 

 

Thierry Rousse

Nantes, Mardi 1er février 2022

« A la bonne heure »

(°) Antoine de Saint-Exupéry, in « Le Petit Prince », Gallimard.

Trente huit mille désirs

 

Trente huit mille mots

Le nombre suffisait-il pour dire ce que je ressentais, ce que je vivais, ce que je voyais ?

Trente huit mille mots de A à Z

De l’Amour à la Zen attitude

Trente huit mille mots qu’un dénommé Larousse avait défini pour nous

Pour nous apprendre à nous connaître, nous comprendre

Trente huit mille mots pour décrire le monde, les sentiments et l’inconnu

Trente huit mille mots piochés au hasard

Appétit brumeux

Défaillance du coeur

Globe-trotteur ravi au bord d’un précipice

Sauve-qui-peut

Des traînées blanches dans le ciel bleu

Parsemées dans nos yeux

La tentation était grande

Dominer nos consciences

Laver nos cerveaux de mots répétés en boucle :

« Port du masque obligatoire »

« Distanciation sociale »

« Isolez-vous, isolez-vous »

« Testez-vous, testez-vous, testez-vous, taisez-vous… »

Dissimuler mes sourires, mes grimaces, mes tristesses

Marquer mes distances avec toi

Me protéger

Me recroqueviller

Me blottir

M’isoler sur mon île

Me tester, encore me tester, me taire, surtout, me taire

En sortirais-je comme un vers de terre

Au bout de son couloir de solitude ?

Personne ne verrait mes larmes

Deux barres entre lesquelles j’étais enfermé, loin de la vie, voué à mon infortune

J’écartais les grilles, j’en sortais, j’étais guéri

Guéri de toute cette folie

J’échappais à mon maître

Je courrais dans les plaines, esclave affranchi

Libre et heureux

Un oiseau chantait dans ma tête

Trente huit mille mots à ré-inventer

Ré-inventer ce goût de vivre

Ce goût d’être ensemble

Apprendre à nous aimer simplement

Poser un baiser sur le ciel bleu infini de tes yeux

Rencontrer ton âme, ton éternité, ta douceur

Danser, danser encore pour exister

Trente huit mille mots sur le bord de nos lèvres

Correspondre l’un à l’autre hors du temps

Trente huit mille désirs d’une autre vie

D’une autre vie…

 

Thierry Rousse

Nantes, jeudi 27 janvier 2022

« A la bonne heure »

Rendez-vous avec la page blanche

 

Le rendez-vous était fixé.

Ce samedi soir vingt deux janvier deux mille vingt deux.

Là où il y avait un temps calme, un temps vide pour écrire, entre deux.

Le vide d’une page blanche.

Quelles traces pouvais-je laisser sur une page blanche ?

La solitude d’une page blanche.

Un ange.

Un mot.

Deux mots.

Peut-être trois.

Avalanche de mots.

Des montagnes russes de joies et de vides.

Mobiles instants éphémères.

Entrées sous conditions.

Parcourir la ville.

Poursuivre.

Suivre.

Là où s’est permis.

Les ailes d’un ange.

Un garage reconverti, ouvert à tous les vents.

Wattignies à la quête de chansons.

Rencontrer William Sheller entre ses rayons d’habits et de roues de vélos, sonder ses yeux, lui glisser quelques mots.

« Et toi, comment vas-tu ? Où marches-tu ? Vers quel but ? »

« Je marche seul ».

William m’avait répondu.

Pondu quelques sons.

J’étais heureux.

Je suivais les traces de sa solitude sur les trottoirs de Nantes.

Champs de mots éparpillés, dispersés.

Un cortège devant l’hôpital rangeait ses banderoles.

Trop tard ou trop tôt ?

« Est-ce que j’écoute vraiment les besoins de mon corps ?

Est-ce que je ressens la précision des besoins de mon corps ? » (1)

Les besoins de chaque pas, l’un après l’autre, qui défilaient sur les trottoirs d’un samedi ?

Réussirais-je à me nourrir d’une alimentation vivante, composée essentiellement de végétaux crus biologiques ?

Autant de pensées qui traversaient ma tête.

Peut-être.

La dernière petite flamme s’était éteinte sur le réchaud de ma cuisine.

La bouteille de gaz était définitivement vide.

Alors, j’avais quitté ma maison, je relisais mes notes sur mon carnet blanc.

Notes blanches de mes lectures au fil des jours.

De mes jours et mes nuits blanches.

« Grâce à l’alimentation vivante, la sensation de vivre devient fascinante et la conscience du moment présent s’installe durablement. Cette alimentation porte en elle une inaliénable intention de respect infini pour la Vie, d’amour, de joie. Cette alimentation est vivante, elle est la vie, et elle inonde l’organisme de pétillement de vie, réveillant joyeusement les cellules, l’ADN et les structures les plus subtiles de l’être. L’alimentation vivante est véritablement source de réalisation de soi mais aussi de réconciliation avec la planète. L’homme et la Terre ne vivent-ils pas en quelque sorte l’un pour l’autre ? » (1)

L’un pour l’autre.

Me nourrir de moi et de toi.

Soigner mon coeur de douces étreintes.

Osez le grand amour à deux.

« Si vous vous encouragez mutuellement, une réelle intimité pourra naître ». (2)

Intimité d’un regard.

Reliés l’un à l’autre.

Monsieur Julon avait au-moins permis cela, lui qui voulait nous emmerder, avait réussi à nous faire exister.

Cette vie nous appelait à une toute autre vie.

« Mon Souffle t’élèvera au-dessus d’eux aussi légèrement que le vent soulève les ailes d’une cigogne au-dessus des bêtes sauvages ». (3)

Jusqu’ici, l’histoire avait été écrite, de guerre en guerre, par les maîtres qui voulaient posséder la Terre.

Nous étions conditionnés à leur paix sous condition.

La nuit était venue d’écrire l’histoire de lumière en lumière, la vivre au grand jour, sans condition.

La nuit était venue, entre ses anneaux de lumières, de nous affranchir, une bonne fois pour toutes, de nos maîtres.

Face à nos libérateurs, nous devions rester prudents.

Après avoir libéré Nantes des Danois, « Alain Barbetorte renforça son autorité sur les campagnes environnantes » (4)

Nous autres devions apprendre, avec le temps, à être les propres libérateurs de nos coeurs, les seuls accoucheurs de nos âmes.

Danser avec le Capitaine Alexandre après avoir enlacé nos mots à une scène ouverte au Champ libre de tous les possibles.

Ecrire, et bien plus encore, vivre, vivre, vivre . . .

Le rendez-vous était fixé.

Rendez-vous avec la nuit blanche.

Thierry Rousse

Nantes, samedi 22 janvier 2022

« A la bonne heure »

  1. « Alimentation Santé Planète, nourrir la vie », Jean Briffaut, édition La Maison Autonome.

  2. « Osez le grand amour », Susan Jeffers, édition Marabout.

  3. « La révélation d’Arès », édition Adira

  4. « Petite histoire de Nantes », Christophe Belser, édition La Geste

A la bonne heure

 

« A la quête du bonheur ».

Je venais de réaliser mon erreur en attribuant ce titre au blog que j’avais commencé d’écrire lors du premier confinement, deux années déjà écoulées, inattendues, étranges, angoissantes, révoltantes, joyeuses, tendres aussi.

Tant que j’étais à la quête du bonheur, je ne pouvais pas être heureux.

Le bonheur ne se demandait pas.

Demander le bonheur à l’autre, c’était comme lui demander « une petite pièce à son bon coeur ».

Demander le bonheur à l’autre, c’était dépendre de lui, de cet être qui me donnerait le bonheur s’il l’avait décidé.

Ce bonheur ne pouvait qu’être éphémère et fragile.

Si l’autre avait décidé, d’un coup, de se retirer de ma vie, ne plus m’écrire, ne plus me voir, je me retrouvais aussitôt anéanti, perdu au milieu d’un jardin, où le soleil, aussi radieux fusse-t-il, ne pouvait plus réchauffer mon coeur.

La peur de l’abandon était ancrée dans mon corps depuis l’enfance, malgré moi.

On n’écrivait pas sa vie quand on était tout-petit, on ne savait pas encore écrire, d’autres l’écrivaient pour nous, alors, on la subissait. Parfois, on se retrouvait comme l’enfant rejeté des autres, qui n’aurait jamais dû naître.

Je pensais avoir trouvé maintenant un bouclier, insensible aux aléas du monde.

Et, pourtant, je me retrouvais désemparé, affolé, ne sachant plus auprès de qui recevoir du réconfort.

J’avais beau entrer dans une librairie, parcourir les livres, ceux-ci ne parvenaient plus à remplir mon âme de joie. Je la quittais, marchant au bout d’une rue sans savoir qui m’attendrait au bout, qui me dirait les mots qui sécheraient les larmes de mon ciel.

J’entrais dans la nuit à la recherche d’une étoile qui me ramènerait à la vie.

Une longue nuit parsemée de sourires.

J’avais perdu mon bonnet rouge.

Je fis demi-tour, j’entrais de nouveau dans la librairie.

« Devant soi », un joli nom pour une librairie.

Devant moi, mon bonnet rouge était là, posé entre les livres.

Je cherchais des livres qui portaient le mot « nuit ».

« Histoires de la nuit », « La nuit des béguines », « La nuit aveuglante », « L’ombre de nos nuits », « La nuit juste avant les forêts », « Vol de nuit », « La nuit du coeur ».

Poésies de la nuit qui se livrait.

La poésie touchait à l’essentiel quand elle abandonnait son bouclier de rimes. Ses pages étaient alors des correspondances d’âmes et de coeurs blessés remplies du désir d’un amour si pur.

Le bonheur, je devais le vivre, ici et maintenant, à la bonne heure de l’instant léger, gracieux comme une plume.

La « Cocotte Solidaire » sur son île de paix devenait mon repaire où il faisait bon échanger, rire, chanter, danser, contempler la rivière, les fleurs, les rochers, les arbres-nuages, inventer des projets pour nous enrichir les uns des autres, des projets qui donnaient sens à la vie.

Le bonheur, il était en moi. Aimer, simplement. Simplement, aimer chaque instant, chaque vie.

Renouveler mon amour à l’infini, un amour qui ne cherchait pas à posséder l’autre, ni la Terre, ni le ciel, ni la rivière, ni les rochers, ni les fleurs, ni les arbres-nuages.

Autant de vies, autant d’amours.

Poser sur une page mon coeur, parce que, sans doute, je n’étais pas le seul à être traversé par le doute, les questions, les peurs, les histoires du passé enfouies qui remontaient parfois à la surface de l’eau.

Ecrire les lettres qui dansaient dans le ciel de l’hiver, le miroir des anges.

Au bout de la rue, m’attendaient mes amis.

A la bonne heure, je les prenais dans mes bras alors que Monsieur Julon criait : « Distanciation sociale ! Gestes barrières ! « .

Je sautais les barrières pour serrer contre mon coeur tous ces anges que j’aimais.

Ces deux années sans contacts m’avaient épuisé, vidé.

Du vide, ne pouvait naître que le meilleur à venir.

Thierry Rousse

Nantes, mercredi 12 janvier 2022

« A la bonne heure ».

Sur le chemin jaune de la vie

 

En ce dimanche pluvieux du mois de janvier, j’avais choisi le chemin jaune. Un chemin sans automobile. Comme un retour aux sources. Marcher. Rien que mes pieds et mes yeux pour marcher. Ne pas me tromper. Etre attentif. Observer. Chercher les flèches jaunes comme autant de trèfles au milieu des landes. Toujours, chercher. Ne pas m’égarer. Les croix jaunes m’indiquaient les chemins que je ne devais pas prendre. Il me suffisait de faire confiance. Confiance. Suivre toujours les flèches jaunes. Les flèches jaunes. Je finissais toujours par les trouver, les flèches jaunes. Je marchais. Un pas. Un autre pas. Marcher, encore, marcher, rapidement ou lentement. Seul. Un chemin qui ressemblait au chemin de la vie, en quelque sorte. Ne pas me tromper. Faire les bons choix : les bons choix professionnels, les bons choix d’activités, les bons choix pour ma santé, les bons choix pour mes projets, les bons choix pour mes relations amicales, les bons choix pour mes relations sentimentales, les bons choix. Vivre semblait consister à cocher des cases. Toujours, les bons choix.

M’étais-je trompé de chemin ? Regrettais-je ce que j’avais vécu ? Avais-je la sensation d’avoir perdu une partie de mon temps à marcher ? De m’être senti isolé, à l’écart, ou de m’être moi-même mis à l’écart du monde, une portée de notes, inconsciemment en dehors du temps ? M’étais-je perdu sur ce chemin au milieu des bois sous la pluie ? Où était l’océan, cet océan tant attendu ? La douce et belle plage, pétillante de vie et de rires dont je rêvais ? Avais-je fait le bon choix ? Je touchais, là, à la partie sensible de mon être sans le vouloir après avoir planché des jours et des nuits sur mon devoir. Une page blanche comme un nuage.

Faire confiance. Tant que je suivais ces flèches, je ne pouvais pas me perdre, rien regretter de mes pas, de mes choix, rien regretté de mon chemin parcouru. Rien n’était perdu, tout est cadeau de la vie. Il suffisait de suivre les flèches jaunes du soleil latent au-dessus des nuages, le soleil qui m’éclairait, le soleil qui me réchauffait. Chanter, jouer, danser. Ne plus être seul sur les notes de la vie. M’accorder aux autres. Quel bonheur de pouvoir attendre les autres ou de nous sentir attendu par les autres, quelque part ! Quel bonheur au fond inexprimable par les mots !

Une plage. Une plage pour rire, danser, livrer son coeur, ses larmes, chanter la vie, la recomposer de nos rêves, de tous nos pas franchis, nos mots, nos actes, nos délicates attentions, nos erreurs pardonnées, nos défauts aimés, accueillis comme autant de fleurs qui s’épanouiraient un jour dans la grâce d’un élan de joie. Chanter encore, danser avec nos pieds, danser avec nos mains, ensemble, rire, parce que nos imperfections nous élevaient vers la grâce de nos êtres profonds, sensibles, la faille d’une falaise, le nuage d’un ciel infini. Tout au bout du chemin jaune, des amis retrouvés, plein d’amis retrouvés autour de Monsieur Hulot, un corps un peu trop grand et si charmant, l’allure gauche du charme de la vie, un oeil tendu vers l’horizon. Un « ça me dit de la poésie ensemble ». Le dixième comme les doigts d’une main.

Suivre les flèches jaunes de l’Amour. Je ne serais jamais déçu du chemin, de la vie. Rien ne serait perdu, tout serait gagné, un trésor inestimable qu’aucun coffre-fort ne pourrait enfermer. L’Amour déployait ses ailes, sa grâce, la grâce des anges descendus sur Terre.

J’avais retrouvé sur le chemin jaune ce qui faisait battre mon coeur, ce pourquoi, au fond, je vivais.

Thierry Rousse

Nantes, lundi 10 janvier 2022

« A la quête du bonheur »

Le lait des vaches résistantes

 

J’y étais, les pieds dans la nouvelle année ! Le passage s’était fait en douceur, lumineux et chaleureux, au coeur des fougères secrètes de Guérande, tout au bout d’un chemin, comme perdu, tout au bout du monde, d’un certain monde. Dans l’obscurité, un feu de joie flambloyant d’espérance m’attendait. Etre attendu quelque part sur la Terre, sous les Etoiles, par des Anges. Le changement ne pouvait venir que du fond de nos coeurs, étincelants au milieu des flammes qui se rassemblaient.

Je l’écoutais au coucher de Soeur Lune, au réveil de Frère Soleil, je l’écoutais se reposer, marcher et danser, mon coeur encore vivant, bientôt au champ des balles livré. Un ping-pong d’Omicron qui déréglerait toute une société, toute une Planète, de la Chine à l’Amérique, de la vieille Europe à l’Afrique, d’après ce qu’en disaient les journalistes. Pouvais-je me fier véritablement à tout ce qui se racontait sur les ondes, tout ce qui s’écrivait dans les journaux ? Certains répandaient cette rumeur : Omicron était notre chance, l’espoir d’en sortir. L’attraper, c’était devenir invincible. Invincible si on en sortait vivant. Apparemment, il n’était pas si méchant, Omicron le Mignon. Moins méchant que son grand frère Delta et sa grande soeur La Covid. Alors, Omicron ou Vaccin ? La Cour de Monsieur Julon s’excitait, tapait du poing pour imposer le Passe vaccinal. Pour une fois, des voix résistantes au sein de l’Assemblée protestaient, les voix des futurs prétendants au Trône du Roi. Qui voterait pour moi, pour toi, pour nous, pour vous, pour eux, pour elles, divines fées de mes rêves ?

Le ciel bleu se répandait après le déluge d’une apocalypse programmée. Des oiseaux blancs tranquilles dormaient, en ce mercredi de trêve, au bout des branches, ou, flottaient sur les prés inondés de la Sèvre. Animaux paisibles qui seraient enfin débarrassés des Hommes, un jour, peut-être, de ces Hommes qui avaient cru bon devoir dominer la nature pour exister. Hommes gonflés d’orgueil. Hommes misérables qui n’avaient pas su respecter la Terre qui les accueillait. Hommes insultant un virus qu’ils avaient, eux-mêmes, fabriquer, par leurs ivresses de pouvoirs. Hommes fous, ignorant le trésor de leur coeur. Etrangement, la Chaussée des Moines m’apparaissait, aujourd’hui, comme une carte postale, un souvenir figé du bonheur. Là sans être là. N’être plus. Déjà ailleurs, enlacer l’infini, l’infini d’une étoile si lointaine et si proche, le sourire d’un ange dans son berceau. Le fleuve emportait son écume, ses désirs et ses pleurs, vers l’océan. Les Hommes avaient cru encore bon devoir abattre des arbres pour développer leur tourisme fluvial. Hommes de demain, Hommes de la fin. Ports de leurs solitudes. Asphyxiés. Irradiés. Confinés dans leurs absurdités.

J’y avais cru à leurs absurdités : « les produits laitiers sont nos amis pour la vie ». J’en avais bu, oui, j’en avais bu du lait pour grandir, quand je n’étais qu’un enfant, qu’un adolescent. Grandir. J’avais cru à ces Hommes de la science, du progrès, du bien-être . A cinquante quatre ans, je découvrais la vérité. Je privais les veaux de leur nourriture, ce lait que les vaches produisaient pour leurs enfants chéris. Je buvais leur nourriture. Je buvais leur nourriture pour grandir. Les Hommes séparaient les vaches de leurs veaux, les gavaient de céréales fermentées, de farines animales, elles qui étaient par nature herbivores. Les Hommes progressaient dans leurs cruautés, dans leurs folies, administraient aux vaches des hormones de croissance, des antibiotiques, des anxiolytiques pour les rendre encore plus résistantes aux conditions de vie atroces qu’ils leur imposaient. Produire, toujours produire encore plus de lait, développer l’économie. L’espérance de vie des vaches était devenu le tiers de leurs ainées. Qui se souciait des vaches, de la ferme des animaux ? Jones buvait, tuait les veaux, et nous les mangions.  » Que va-t-on faire de tout ce lait ? « (°) . Je buvais un lait empoisonné en croyant grandir.

Ces Hommes étaient laids, menteurs. J’étais une vache à leurs yeux. Je broutais mes dernières herbes, les pieds dans l’eau. L’oiseau blanc m’appelait sur sa branche. L’Ange se réveillait tout au fond de mon coeur. Je renaissais au monde dans l’année des deux deux chevaux, crinières au vent.

Thierry Rousse

Nantes, mercredi 5 janvier 2022

« A la quête du bonheur »

(°) George Orwell, « La ferme des animaux ».

Les derniers jours de l’année

 

 » Tiens, il y a longtemps que je n’ai pas écrit « . Me dire ces mots à moi-même. Me poser cette question :  » Ecrire, mais pour quoi dire ?  » J’avais épuisé, semblait-il, tous mes sujets. Mes Muses avaient disparu quelque part sans rien dire. A peine aperçue, Emma, sur la petite place de mon village. Portait-elle encore son bonnet rouge, Emma ? Emma n’était qu’une statue blanche qui reposait là au milieu d’un jardin en hiver. Alors, me fallait-il encore raconter tous ses jours ? Reporter de guerre, jusqu’au bout ? Une guerre dont je ne voyais guère la fin. Monsieur Julon, Monsieur Casse-Tête et Monsieur Verquoi nous faisaient part une fois de plus des nouvelles menaces qui planaient au-dessus de nos rêves en ces jours de fêtes. Histoire de ne pas nous faire oublier l’ennemi et de convaincre les derniers anarchistes de l’utilité des doses qui enrichissaient Monsieur Blizer. Bientôt cent milliards de chiffre d’affaires. Un record en si peu de temps pour un produit pharmaceutique expérimental. La vie avait-elle un prix ?

Las, j’abandonnais le sujet du prix de la vie.

Les déclarations officielles de notre trio de choc étaient décidément consternantes. Pas question de repousser la rentrée scolaire dans ces lieux considérés comme des hauts lieux de contamination. Nous attendions, simples soldats, de repartir au front avec notre casque de doses et nos masques à gaz. Telle était notre destinée. Les trois Messieurs dans leur palais avaient bien préparé leur discours persuasif. Monsieur Blizer les saluait en coulisses :  » Bon travail, les p’tits gars !  » . Les derniers anarchistes seraient matés.

Il me restait encore ces derniers jours de vacances pour respirer. Qu’il m’était bon de rendre visite à une amie de soixante quinze ans qui rayonnait toujours de sa jeunesse d’esprit et de corps. Prendre le temps d’échanger, de m’émerveiller devant toutes ces décorations de Noël qu’elle avait pris soin d’installer un peu partout, sur chaque meuble. Des maisons, des lumières, des animaux et des enfants heureux. Partager de délicieux repas avec elle. Marcher à ses côtés, sur les chemins d’une campagne vallonnée, si paisible et déserte. Regarder Arte et ces reportages passionnants sur les chanteuses, les chanteurs, les actrices, les acteurs qui avaient marqué toute une époque : Mireille Matthieu, Edith Piaf, Yves Montand, Maurice Chevalier, Ava Gardner. Nous interroger sur  » La Princesse aux pieds nus « . Avait-elle véritablement connu le bonheur ? « . Revoir  » Les Choristes « , rire et pleurer, pleurer et rire. Tout se finissait bien. J’aimais les vies qui se finissaient bien. Franchir les tempêtes jusqu’au ciel bleu. L’enfant ne serait pas seul.

Je retrouvais Emma, fidèle à ses arbres. Un nouveau livre m’attendait :  » Nourrir la Vie « . Je découvrais enfin la vérité, presque, toute la vérité. Durant combien d’années avais-je empoisonné mon corps de caféine, de gluten, d’alcaloïdes, de métaux lourds, d’O.G.M., de mano-particules, de toxines de produits morts, en fermentation ou en décomposition, d’aliments dénaturés, cuits, trop cuits, brûlés, grillés, frits, d’aliments irradiés. . . ? Monsieur Julon, Monsieur Casse-Tête et Monsieur Verquoi s’étaient bien gardé de m’en parler. Bouches cousues sur les ennemis de mon corps. Toutes les maladies étaient le fond de commerce de leur ami, Monsieur Blizer. Les bien-portants seraient traqués. Je hissais mon drapeau, une dernière fois.

« Salut ! bois couronnés d’un reste de verdure !

Feuillages jaunissants sur les gazons épars !

Salut, derniers beaux jours ! Le deuil de la nature

Convient à la douleur et plaît à mes regards ! » (°)

Thierry Rousse

Nantes, mardi 28 décembre 2021

 » A la quête du bonheur « 

(°)  » L’automne « , Lamartine in  » Méditations poétiques « , Poésie / Gallimard.

Ciel rose d’hiver

 

Les plans s’activaient à la Cour de Roi César ! Omicron prêtait renfort à Delta. Ce tout nouveau fantassin gagnait du terrain, d’après les sources des renseignements officiels. Omicron venait d’assiéger l’île des Beatles. Il ne lui restait plus qu’à traverser une Manche pour serrer notre main. Quelques Microns s’étaient déjà infiltrés sur notre territoire hexagonal. Le Coronavirus pouvait maintenant rentrer au chaud derrière ses murailles, il n’était plus à la mode, ou, plutôt, « La Covid », car c’était le prénom que les Hautes Autorités lui avaient donné. Un mot apparemment plus sérieux, plus scientifique. Etrangement un mot féminin. Quelque sorcière sans doute. L’homme était passé par là dans sa puissance conquérante. Le Delta avec ses origines indiennes, exotiques, touristiques, apocalyptiques l’avait détrônée. On voyait déjà les fleuves déborder, les risques d’un naufrage, d’une noyade. On se voyait emporté par les déluges impétueux des eaux dévalant les montagnes. Mais ce n’était rien face à cet Omicron. Avec ce petit dernier, minuscule, on passait à un stade supérieur, planétaire. L’Omicron microscopique s’infiltrait dans nos micro-ondes, invisible. La guerre des étoiles avait commencé. L’ennemi était partout, dixit, tous les Césars de l’humanité, nos gentils protecteurs.

Les responsables de la propagation de ces ennemis étaient publiquement pointés du doigt par César et ses acolytes : les « Non-vaccinés ». Oubliés, depuis belle lurette, les pangolins vendus sur les marchés chinois, les vilaines chauve-souris suspendues aux toits des cavernes, les déforestations et les expériences en tous genres au fond des laboratoires protégés par les lois du secret professionnel. César et sa toile hautement efficace avaient le don de nous rendre presque tous amnésiques. Nos Chefs, habiles en tours de passe-passe, envisageaient de transformer le passe sanitaire en passe vaccinal. Leur volonté était clairement énoncée : « Tous vaccinés ! Le vaccin est la seule arme pour lutter contre l’ennemi ! « . Les Chefs avaient toujours raison et peu de sujets osaient remettre en question leurs paroles ou chercher les fondements de leurs discours. Les bras de Noël changeaient de couleur à vue d’oeil. Quatrième dose verdâtre d’une vie sous assistance et sous dépendance. Tatouages des Empereurs indélébiles. Nos peaux se durcissaient. Bientôt une corne pousserait sur nos fronts. Je tendrais mon bras une fois de plus à César, la dernière fois, avant de rejoindre le ciel vers Noël.

Quel sens restait-il à cette fête ? La satisfaction d’une mission accomplie en ce samedi matin ? Malville était au fond une belle ville, ou, plutôt un beau village au milieu des prés et des bois. Il ne fallait pas se fier à certains mots. Les enfants me regardaient, s’approchaient, certains, hésitants, d’autres confiants. Les parents souriaient, photographiaient cet instant éphémère. Il y avait comme un goût de bonheur en cette matinée, peut-être le goût du bonheur de l’amour, des joies simples et champêtres de la vie. Un ciel bleu en ce premier jour de vacances. L’odeur d’un vin chaud, d’une fanfare exaltée, des corps qui se libéraient sous les notes entraînantes d’un jazz américain. Mon Père Noël était aux anges dans son habit rouge et sa longue barbe. Tout semblait aller bien sur la Terre. 

Dans les couloirs blancs de l’art contemporain, sur l’île des anneaux nantais, les étoiles, cet après-midi, étaient plus distantes. Des regards chaotiques sur les chaos du monde. Tissus entrelacés de membres gonflés, déformés, cousus. Instants de métiers comptés sur un tarmac désoeuvré. Bouches qui n’en finissaient pas d’avaler. Cadillac de paille et de torchis. Vestiges d’un progrès sans fin. Que resterait-il de cette humanité moderne insensée ? Une cabane de couleurs oubliées ? Voir ce qu’on voulait y voir. Un peu plus loin, un peep-show d’automates sous les Nefs. Voir ce qu’on deviendrait ? Des sculptures de glace ou la naissance d’un désir chaleureux ? Une tronçonneuse ou un baiser ?

« De l’effondrement à l’émerveillement ( … ). Il est du devoir des consciences éveillées de promouvoir cette mutation » . (1)

Sur la Loire, au soleil couchant, à travers la brume d’un port, d’une brasserie et d’un regard, le ciel rose embrassait, simplement, la Lune étincelante.

Un bateau, doucement, me ramenait au sens de l’existence.

« Je lui dirai les mots bleus, les mots qu’on dit avec les yeux… ces mots qui rendent les gens heureux…  « . (2)

Thierry Rousse,

Nantes, samedi 18 décembre 2021

« A la quête du bonheur »

  1. Pierre Rabhi, « La tristesse de Gaïa, de l’effondrement à l’émerveillement », édition Actes Sud, 2021.

  2. Christophe, « Les mots bleus »