Les montagnes russes et bretonnes

 

C’était un mercredi « 13 », un mercredi 13 octobre 2021. Un début. Un milieu. Une fin.

« 13 », ce chiffre « 13 » pouvait porter chance. Chance ou malheur. Trêve de plaisanterie. Ridicule. Jeu de mots.

Le vent soufflait. Il soufflait vraiment fort le vent en cette nuit. A croire que les dieux étaient en colère, qu’ils se disputaient un trésor sur leur lit de noces enflammé. Une simple scène de ménage entre Mars et Vénus qui se renvoyaient la balle, la vulgaire planète Terre. Avis de tempête. Alerte rouge. Qui voulait en assurer la garde depuis que l’humanité en avait pris le contrôle?

La Cour du Roi Soleil l’avait une nouvelle fois emporté à la majorité, une nuit où la plupart de ses sujets étaient assoupis. Quelques voix opposées, fatiguées, qu’on avait fait taire de bâillements. Les chiffres depuis des jours étaient en baisse. Curieusement, cette nuit, les chiffres grimpaient à nouveau au rideau d’un théâtre grotesque. La menace était de retour, la vigilance était de mise. Notre bon Roi Sauveur veillait sur nos âmes avec son bâton de gendarme. Les trois coups du glas avaient sonné. Les pleins pouvoirs de sa Cour soumise à son charme seraient reconduits au delà du 15 novembre jusqu’au 31 juillet 2022. Versailles pourrait continuer à édicter ses lois sans l’avis du Parlement. Les Médecins n’avaient guère droit au chapitre, ni Guignol. Le Roi Soleil était devenu notre unique Médecin.

Le provisoire s’installait jusqu’à ce que nous finissions par nous y habituer. L’extraordinaire deviendrait notre ordinaire. Il y aurait un rhinocéros dans ma maison et il ferait partie de mon quotidien, aussi banal qu’un chien. J’en serais rendu à ma mille et unième piqûre.

Que pouvais-je faire contre tout ça, contre la fatalité des dieux, contre la tragédie de l’apocalypse ? Transi sur le pic de ma montagne entre deux descentes vertigineuses, la peur de mourir d’un virus d’un côté, la peur de mourir d’un vaccin de l’autre, il restait peu de place à ma vie. Je me hâtais à rejoindre mon repaire sous le toit de l’univers. Dormir, m’extraire de cette fête foraine morbide. Rêves, cauchemars, insomnies, pensées ressassées. Lire. Ecrire. Ecrire juste pour laisser une trace de cette brève quand mon corps se métamorphoserait en parcelle de terre. Une trace de résistance, une trace de liberté. Que deviendraient mes pages ? Boules de papier froissé jetées au feu par notre Roi ? Sujet inconnu. Epoque révolue. Je demandais juste qu’un petit olivier soit planté sur ma simple tombe de terre au milieu des landes au bord de l’océan. Un temple en plein air où s’émerveiller de la beauté de l’univers.

Il manquait, certes, à cette nuit de tempête mille et une mélodies romantiques. J’allumais mon transistor. Alter Nantes FM. FIP avait disparu mystérieusement de mes ondes. Les notes d’un piano, d’un violoncelle tombaient du ciel, doux flocons caressant mes lèvres. J’oubliais déjà le « 13 ». La chance, je me l’offrais. Mars se réconciliait avec Vénus. Tous deux, ils viraient l’humanité pour n’en garder que sa beauté, l’enfant chéri de leur vie, un renard, un petit prince et une rose. Vénus brûlait la couronne du Roi. Mars renvoyait la Cour à sa campagne pour lui apprendre à observer les étoiles. Au-moins, là, sans la soif du pouvoir, elle se tiendrait sage.

Une Fest Noz aux accents orientaux m’attendait à présent au milieu de mes rêves. Je remerciais mon transistor. Les montagnes de la Bretagne étaient si belles. Les fées de Brocéliande charmaient mon coeur guéri. 

« Béranger:

Ils sont tous devenus fous. Le monde est malade. Ils sont tous malades ». (1)

Thierry Rousse

Nantes, vendredi 22 octobre 2021

« A la quête du bonheur »

(1) Eugène Ionesco, « Rhinocéros », édition Gallimard

Mon manteau d’argent et de plumes

 

Le Roi Soleil réunissait la quintessence de sa Cour en ce milieu du mois d’octobre, le mois de ma naissance. Quelle décision serait prise ? Le « Passe partout » serait-il reconduit jusqu’en juillet 2022 ou serait-il provisoirement aboli entre la mi-novembre et la fin décembre 2021 ? Telle était la question. Telle était la réponse : « Les chiffres étaient bons ». Nous devions cette bonté des chiffres à notre Grand Sauveur, le Vaccin, proclamait la Haute Cour du Roi.

Nous autres, simples sujets, pouvions douter de tout sauf des chiffres. Chaque matin, j’entendais cette maxime sur France Culture. Huit personnes mortes du Covid n’étaient pas vaccinées. Chaque matin, ces chiffres étaient identiques. Je me regardais devant la glace. Brille-Babil surgissait: « Les chiffres prouvent par le détail que nous avons une augmentation marquée dans chaque catégorie de production… » (1). Toute instance du Pouvoir se servait des chiffres pour justifier ses lois. Nul sujet, a priori, ne pouvait discuter un chiffre. Le chiffre semblait concret, réel, pure vérité, simple évidence.

Le chiffre, les chiffres, quels chiffres ?

A l’âge de dix huit ans, après l’obtention du Baccaulérat, l’on me dissuadait de m’inscrire dans un cursus de philosophie. L’économie était bien plus sérieuse, me disait-on, la philosophie ne servait à rien, strictement à rien, « pure perte de temps » (1). Etait-il dangereux de penser ? Je me frayais à contre-coeur, une place sur les bancs de l’amphithéâtre enfumé de Tolbiac. Bien souvent, je me retrouvais sur les strapontins à ne rien comprendre à ces chiffres. Entre des lignes d’équations, de définitions, de formules, de statistiques, je rêvais de mots, de poésie, de théâtre. Mes notes, une à une, dégringolaient. Pantin accroché à des fils d’argent et d’acier. Entre libéralisme et marxisme, quel autre chemin s’ouvrait à mon coeur ?

Vint le temps de la contestation. Etudiants, nous occupions l’Université de la Sorbonne, jour et nuit, pour nous opposer à ce drôle de monde qu’une Cour voulait nous imposer. Nos âmes semblaient vibrer d’un même idéal. Je quittais l’économie sans regret pour l’Amour de la Sagesse. La logique, les mathématiques continuaient d’hanter mon esprit. Je renonçais à tout diplôme pour être libre de choisir les disciplines que j’aimais, celles pour lesquelles je voyais un sens à ma vie: la philosophie générale, l’histoire de la philosophie, l’histoire des arts, le cinéma… Je serais un auditeur libre au Panthéon de la Sorbonne. Le Jardin du Luxembourg, tout près, séduisait mes pensées vagabondes. Le Quartier Latin cultivait mon esprit de parfums orientaux, d’une belle époque révolutionnaire. Joli mois de mai. Jean-Paul Sartre rôdait par là, Boris Vian, Albert Camus, Simone de Beauvoir et d’autres. Eugène Ionesco me faisait rire au Théâtre de la Huchette. Sous les pavés, je rêvais d’une plage de sable fin, l’amour de ma vie, main dans ma main, unis pour l’éternité, bercés par des airs de jazz. Le rideau rouge de l’Odéon se levait à mes yeux suspendus. Un autre Soleil plus radieux.

Vint le temps de l’âge de la raison. Travailler pour gagner ma vie. L’avais-je déjà perdue ? Subtil équilibre, entre sens et survie. Je me rapprochais de ce qui me rendait utile aux autres et à moi-même. J’enfilais mon habit d’argent étincelant de plumes…

Oiseau migrateur, entre les balles des chasseurs, entre le Sud et le Nord, je suivais ma boussole. Le sourire d’un enfant.

Thierry Rousse

Nantes, Vendredi 15 octobre 2021

« A la quête du bonheur »

(1) George Orwell, « La ferme des animaux »

L’intemporel nez rouge

 

Cinquante quatre ans. Pour la première fois, j’assumais le poids de mes années.

Des années qui ne voulaient plus dire, à mes yeux, grand chose, j’appartenais déjà à l’éternité si légère. Le monde était devenu si compliqué, je l’avais quitté. Même mon chauffage, je n’y comprenais plus rien. Tantôt, bourrasque du pôle nord, tantôt bourrasque du désert. Un bruit assourdissant. A souffler ainsi, n’était-il jamais fatigué ? Quand pourrais-je m’endormir ? Je rêvais du silence. Entendre les étoiles briller.

Pas encore fini. Tous mes papiers à refaire. Le labyrinthe de la galère. Tout ce temps que j’aurais pu utiliser autrement. Ainsi était cette vie en société que j’abordais, aujourd’hui, comme un grand jeu, histoire de la rendre plus attrayante. Faire de ma vie un théâtre. Croire en la comédie de la vie même si au fond elle n’était qu’une tragédie. J’avais appris sa fin alors que je n’étais qu’un enfant. Un jour, je serais mort. Un mot qu’on m’avait enseigné. Ce mot qui faisait peur. Ce mot qu’on évitait de prononcer. Montaigne n’avait-il pas écrit: « Vivre, c’est apprendre à mourir »? A partir d’un certain âge, l’on devenait sage. L’on savourait chaque instant pour suspendre le temps, ou, tout au moins, le ralentir. Goûter encore un peu à cette joie de l’existence. Puis, commencer à rassembler mes affaires, me préparer pour le grand jour de mon départ. J’en ignorais la date. Je voulais être prêt. Mon costume serait-il propre ? Sans tâche ? Mon coeur et mon âme, élégants ? Ma voix, limpide et claire, douce à entendre ? Que je puisse au moins laisser derrière moi un bon souvenir, quelque utilité à l’humanité, quelque tendresse, quelque beauté. Un nez rouge. Quelques baisers, quelques rires. Un sourire.

Vivre l’instant. Poser ma tête. Jouer, jouer comme un enfant. Toujours prêt. Accueillir. Prêt à jouer. Dire oui. Oui à la joie. A la liberté de penser. Etre capable de tout. De ces règles, m’en amuser. Je n’étais jamais seul. Regarder mon pied, j’avais déjà un partenaire de jeu infini. Ou le trait d’un carrelage. Ou une chaise, ou, toi. La brise ou le chant d’un oiseau pour m’évader. Les fondamentaux d’un nez rouge. Creuser, toujours creuser. D’un trésor à un autre trésor. Fouilles inépuisables. L’archéologie des clowns. Mimétisme et surenchère. Crescendo et decrescendo. Dos à dos. Nez à nez. Naître à l’enfant que j’étais. Un coquillage sur une plage. Collioure, un soir d’été. Des pleurs salés comme l’océan. L’appel d’une sirène. Le visage d’une reine.

« Les murs, ça n’effraie que ceux qui restent plantés devant ». (1)

Je lisais les « Lettres d’Amour d’un soldat de vingt ans ». Je retournais prendre des cours de théâtre. Tout simplement, pour retrouver ma jeunesse, un dernier élan vers le ciel. Entre ce qui était prévu et l’inattendu. Des livres. Trente mille livres sur des étagères. Une Maison de la Poésie au coeur de la ville. Discrète derrière ses colombages. Jusque là inconnue à mon âme. Il me restait quelque chose à apprendre, des choses qui me retenaient à la vie, à vous et à moi-même. La branche d’un arbre centenaire. Des racines qui parlaient aux murs. J’appuyais sur la touche « Arrêt » et j’écoutais les étoiles briller entre les fissures. Enfin.

Thierry Rousse,

Nantes, mercredi 13 octobre 2021

« A la quête du bonheur »

(1) « Lettres d’Amour d’un soldat de vingt ans », Jacques Higelin, Edition Le livre de poche

Le grand Bug d’Amélie

 

Une liste impressionnante d’identifiants et de mots de passe qui me donnaient le vertige. Entre mon compte Améli, la C.A.F, Pôle Emploi, ma banque, les agences de recherche d’emplois auprès desquelles je m’étais inscrit, mon compte client de téléphonie et d’internet, mes adresses mail, mes sites, mes adhésions à des associations, mes participations à des formations, mes outils en ligne de graphisme, mes réseaux sociaux, mes  » Google Drive », mes papiers à refaire, mes visio-conférences, mes… mes… mes… mes séismes , mon cerveau n’arrivait plus à suivre cette évolution technologique sans fin d’un monde virtuel de demain.

Surchauffe dans ma boîte crânienne.

Une envie de tout laisser au fond de ma corbeille.

Cet amas de fils emmêlés.

Un volcan.

Où avait été son début?

Où serait sa fin?

Tout avait commencé quand?

Pour finir comment ?

Je ne savais plus.

Court-circuit dans ma centrale interne.

Pompéi de ma vie.

Une feuille, une plume, de l’encre, un buvard, une enveloppe. Retrouver le plaisir de la correspondance et des véritables rencontres. Pouvoir dire : « Tu es là et je suis ici en face de toi, nous nous voyons, nous nous écoutons, nous nous parlons ».

Notre Roi Soleil nous offrait gentiment en ce début d’automne une promotion sur les séances chez le psy. Etaient-ce nous qui étions malades ou était-ce la société imaginée par notre Roi ?

Je pris un bain de ciel bleu, les yeux au bord de l’eau. Jardin des Plantes, un oassis au coeur de la ville. Temps dégagé sur Nantes.

Les mardis soir, je reprenais les chemins des cours de théâtre, histoire de retrouver mes vingt ans et de renaître au printemps. Apprendre à chanter et à danser avec Alexis Djakelli. Théâtre du Sphinx. Cette joie d’appartenir à une troupe. La vie, la vraie vie. Aucun identifiant, aucun mot de passe ne m’étaient réclamés. Je pouvais enfin voir les autres en chair et en os. Etre corps parmi les corps. Ame vibrante sur un plancher.

Chanter. Danser. Exister. C’était simple. T’apporter un peu de joie, recevoir un peu de joie, c’était peut-être, ça, la vie. Un air de Souchon dans ma caboche, ou de Jacquot. Ou de moi-même. Ou de toi-même. Des mots doux, rien que des mots doux partagés. Une vie qui ne serait qu’un long poème sur l’oreiller de nos rêves.

« Tout ce qui est vivant est tellement simple. On ne peut être heureux sans équilibre ». (1)

L’équilibre. Complicité avec la nature. La simplicité de ce qui faisait naître la joie. L’harmonie de nos sourires qui s’accordaient au gré des vents, bravant toute intempérie, s’en moquant.

J’avais bien conscience que ces tourments provoqués par notre Roi abîmaient mes cordes, les usaient. Mon timbre vocal devenait déplaisant aux oiseaux si charmants. Trop de soleil finissait par m’aveugler au pied des marches de son château. N’étais-je devenu qu’une molasse face à ce molosse, une pierre friable devant ce chien de garde? J’empruntais l’allée de buis jusqu’au bois secret des enfants. Broderies de jeux et de rires, poussant ma brouette naïve. Le réveil chinois sonnait sur ma table de chevet. D’un geste brusque, je cherchais au petit matin encore obscur à interrompre son cri strident déchirant mes songes. Le réveil chinois dévalait l’escalier, se brisant de toutes pièces. Le temps, de nouveau, s’était suspendu. Je regardais ses deux aiguilles immobiles, puis, je remontais dans mon nuage. Je pouvais me rendormir. Il n’y avait plus d’heures, plus de labeur, que le bonheur de vivre et d’aimer. Un chat surgissait des feuilles, c’était mieux qu’un chasseur. Je m’accordais à son miaulement. Cueilleur nomade. Je ramassais des châtaignes pour mes amis. Qu’il était doux de nous retrouver autour d’un feu, nous délectant des bontés de la Terre, notre Mère, celle qui nous chérissait, nous protégeait, nous confiait tout ce qu’elle avait de plus précieux. La clé de la tendresse. L’ivresse d’une caresse. Le chat semblait égaré. Mes pas le raccompagnaient vers sa demeure. Quel bonheur d’habiter chez un chat ! Une maison si paisible.

Cette maison du chat, je la préférais au château du Roi trop bruyant. L’absurdité de ses lois avait le don d’irriter ma voix qui s’emportait de colère jusqu’à des cimes de brouillard épuisantes. Son stratagème avait marché. « Introduisez un vaccin, un passe partout, ou toute autre dose mystérieuse au sein d’un peuple uni, et vous le verrez se déchirer, s’entretuer. Ainsi, vaincrez-vous votre ennemi sans même l’avoir affronté ». Là, était le plus grand mal qui nous guettait, cette main géante qui s’amusait de nous. Jean de La Fontaine n’était plus de cette cour pour s’opposer à elle. Il nous restait à reprendre sa plume, poursuivre ses vers côté jardin, nous autres, saltimbanques itinérants, sous la voûte du temps suspendu à nos lèvres.

Amélie avait souri et je reprenais vie.

« Je chante un baiser…

marchant dans la brume… » (2)

Thierry Rousse

Nantes, vendredi 8 octobre 2021

« A la quête du bonheur »

  1. Jacques Higelin, « Lettres d’Amour d’un soldat de vingt ans », édition Le Livre de Poche

  2. Alain Souchon, « Le baiser »

Premier jour en quatre lignes

 

Qui étais-je en quatre lignes ?

« Je m’appelle Jean, Georges, Thierry.

Je suis un homme comme on dit.

Je viens d’un océan si tranquille.

J’ai deux ailes au milieu d’une île. »

Deux ailes pour m’envoler au bord d’un lac.

Le lac d’Alphonse de Lamartine.

Un rayon de soleil.

Soleil d’une fin de journée.

Miroir.

L’ananas d’une île.

« O, temps, suspends ton vol ! » (1)

Partager un instant.

Premier jour d’une vie.

J’étais né.

Eblouissement de beautés.

Vagues de la Terre.

J’étais bien incapable de nommer ce que je voyais.

Juste m’en émerveiller.

Nouveau-né, j’étais né à l’inconnu d’une vie.

Un corps m’était offert.

Mon corps pour aimer ce monde.

L’embrasser.

Communier à sa splendeur, sa douceur.

« Eau si paisible,

Eau, mon amie,

Me désaltérer à ta source ! »

Grandir comme un enfant.

Parcourir deux lettres.

Le chemin de grande randonnée.

Ses flèches rouges et blanches entravées par une retenue.

Un immense barrage de béton.

Trouver la fissure.

M’y glisser.

Derrière, un théâtre antique bucolique m’ouvrait son coeur.

Des prés et des vaches.

Des vaches et des chevaux.

Des chevaux et des chèvres.

Un carrefour.

Une croix en pierre.

De vieilles maisons qu’on rebâtissait.

La campagne de l’amour discret.

O vie, o liberté, que je t’aimais !

Présent passé.

A l’aube des marais, ce banc m’attendait.

Un banc pour contempler à la surface de l’eau le vent de cette vie fabuleuse.

Silence du temps infini.

Quand, un coup de feu brisa la paix d’un instant retrouvé.

Fuire ou rester?

La silhouette surgissait, brandissant son fusil.

Le chien se précipita, aboya, flaira la bête abattue.

L’homme au loin. Le coupable.

Je le regardais dans les yeux. Au fond de ses yeux perdus.

Un homme comme on dit.

Il baissa son fusil, vaincu.

L’oiseau s’était envolé.

Je respirais.

Il en avait fallu de peu.

Mon coeur avait tremblé au premier jour fragile de sa vie sur un banc au-dessus de l’eau scintillante.

Je cherchais le chemin du retour.

Retrouver ma main pour deux mains. Un pont tendu sur le lac.

Une main offerte à la tendresse d’un poème au-delà des retenues, des barrages des hommes, des nomades chasseurs, tueurs d’oiseaux.

Je cueillais le reflet du ciel, de ses yeux éternels. Un lac. Une île et deux ailes.

Premier jour d’Icare.

Les rayons du soleil caressaient mon visage et ses larmes.

« Qui suis-je ?

Qui es-tu, mon reflet?

Qui sommes-nous, nous deux, au bord de ce monde ? »

Balbutiements de mots et de notes.

Solitudes enlacées.

Partager un « ça me dit ensemble ». Diversité et richesse des êtres.

Premier jour, ce cadeau de la vie, des rencontres.

Croisements.

L’humanité au choeur rassemblé dansant sa joie d’être ensemble.

Premier soir d’un dimanche.

France Culture.

Jean Vilar.

Correspondances.

Des voix.

Place de la Nation.

« Qu’est-ce qui avait changé? »

C’était son anniversaire ce soir.

Des chants.

Des chants au fond de son coeur berçaient son âme.

« La couleur de mes rêves » d’Anne Markyse.

Le livre de mon anniversaire.

Je m’étais offert ce présent pour marcher vers demain.

« Une île au large de l’espoir… » (2)

Thierry Rousse

Dimanche 3 octobre 1967

« A la quête du bonheur »

  1. Alphonse de Lamartine; « Le lac »

  2. Jacques Brel, « Une île »

Le théâtre d’après

 

Les chiffres le disaient et il n’y avait plus rien à dire.

« Tout débat était aboli ». (1)

Lit de silence.

Anse du vide.

Vague souvenir d’une ferme à l’idéal dévié.

Panier d’oeufs écrasés.

Une voix unique régnait sur les sièges de velours des gradins du château du Roi Soleil.

Sable pyramidal.

Egrainé au-dessus de ma tête en l’air de rien.

Tout drapeau d’opposition s’était rallié à la grande cause du Grand Chef Haut protecteur de nos peaux rouges.

Les chiffres étaient diffusés chaque matin sur France Culture à l’heure de ma douche froide.

Huit morts sur dix de la Covid n’étaient pas vaccinés.

Qui pouvait me prouver que ces chiffres correspondaient à la réalité ?

Qui pouvait me certifier que ces personnes hélas disparues ne souffraient pas d’une autre maladie mortelle ?

Qui ?

Qui était encore en accord avec lui-même ?

Qui osait encore parler, douter, chercher, questionner, s’interroger ?

Où était le réel ? Où était l’illusion ? Jeux de miroirs? Jeux de tromperies ?

Une voix enregistrée, payée pour dire ce qu’elle devait dire. Un texte appris par coeur et si joliment interprété. Une comédienne talentueuse et malheureuse. Un art vivant sous la botte de notre Roi. Un théâtre entre cour et jardin diffusé sous très haute sécurité.

La Cour communiquait sur ce qu’elle avait envie de communiquer et se gardait bien de parler des chiffres qui la dérangeaient. La liste pouvait être trop longue, trop coûteuse, trop dangereuse pour sa couronne. Le nombre de lits à l’hôpital. La hausse des températures. Les dépenses superflues. L’écart inadmissible des revenus. Le nombre de forêts dévastées. Tous ces animaux tués dans d’atroces souffrances. Tous ces animaux qu’on venait déloger de leur habitat naturel. Toutes ces maladies provoquées par la folie de certains êtres cupides ne jurant que par une croissance sans limites…

Le projet de loi serait voté. Il passerait à la majorité. Les dés étaient déjà joués puisqu’il n’y avait plus aucune opposition parmi les sièges du Château.

Des dés truqués.

Des chaises trouées.

Députés dépités endormis.

Plans de carrières.

Sièges déserts de voix qui s’étaient tues à petits feux.

Le pass partout serait reconduit jusqu’à l’été prochain.

Je ou moi ?

Sans siège, sans pass partout, debout entre cour et jardin.

L’accès m’était interdit dans les théâtres, les musées, les cafés, les restaurants, et il m’était permis de voir mon père dans sa chambre de l’Ehpad que par l’intermédiaire d’un écran en visio conférence.

Combien de temps survivrais-je à cette sentence sur les braises consenties du silence ?

Me faire piquer pour rentrer dans le rang et gagner ma liberté ?

Quel délit avais-je commis pour être ainsi puni ?

Privé de liberté. Etre dangereux pour mes proches ? Pestiféré ? Ecrit sur mon front ? L’air que j’expirais ? La caresse de mes mains croisées, hautement nocive ?

Finirais-je tout seul au fond d’un couloir ? Hôpital désert. Implorerais-je la mort de m’accueillir dans ses bras chaleureux ? Je l’aimais déjà cette belle dame comme une porte de secours, comme la sortie d’un cercle infernal construit un été devant l’Opéra Graslin. Je voyais maintenant ses engins qui brisaient cette arène de béton. Je mesurais le coût de cette oeuvre d’art éphémère et de son utilité. Apprendre aux gens à tourner en rond ? Un réflexe presque acquis en ce début d’automne. Ou prendre conscience qu’on nous faisait tourner en rond ? Observer de l’autre côté du miroir ce que nous étions devenus. Ou, briser le miroir ? Regarder ailleurs ?

« Derrière la saleté… il nous faut regarder ce qu’il y a de beau, le ciel gris ou bleuté, les filles au bord de l’eau, l’ami qu’on sait fidèle, le soleil de demain, le vol d’une hirondelle, le bateau qui revient ». (2)

J’étais né en 1967. Le mouvement Hippie prenait racine. Un signe ?

J’avais perdu depuis mes vingt ans ma barbe et mes longs cheveux blonds. Les ciseaux tranchants de la société étaient passés par là. Il me restait encore quelques mots pour exister. Quelques mots et quelques dents.

Pour combien de temps ?

Temps ensoleillé. Je préférais les pluies des rivières libres et heureuses. Etre le cancre au fond de sa classe. Bonnet d’âne si charmant, vivant au rythme de sa propre vie.

« Il dit oui à ce qu’il aime » (3).

Je croyais en la fraternité du théâtre, à ce qu’on nous faisait croire au lycée, de cette grande famille, de ces si beaux textes qui embrasaient mon coeur, un « Opéra de quatre sous ».

Mais la porte était étroite dès lors que je voulus en faire mon métier, tombé sous le charme de ses rideaux rouges. Il n’y avait pas de place pour tout le monde. « D’où venez-vous ? On vous connaît ? ».

Je partageais mon ressenti lors d’une rencontre, un dimanche de septembre. Une fin de journée au fond d’un hangar. Ouvrir un horizon entre les fissures du béton. La directrice du Grand T et le directeur du Lieu Unique m’écoutaient attentivement. Ils décidaient de laisser la conclusion à mes paroles. J’en fus si touché, reconnu peut-être au milieu de cette assemblée. Etre invisible, je me sentais, soudain, exister. Tout était à faire. Retrouver un théâtre que j’avais vu naître en Grèce. La raison de son existence au coeur de la Cité. Lieux de débats, forum de paroles, place publique de révoltes, jardin d’éblouissements, de caresse, de tendresse, cour d’indignations, rue libre des rêves.

Mon corps était ma voix. Ma voix était mon coeur.

Ces pensées me traversaient comme des nuages blancs immortels : « C’est parce qu’on rêve d’un autre monde qu’un autre monde est possible ».

La vérité. La vérité… Quelle vérité ? Cette conformité entre ce que je disais, ce que je pensais, ce que j’étais.

Thierry Rousse

Nantes, mercredi 29 septembre 2021

« A la quête du bonheur »

  1. George Orwell, « La ferme des animaux »
  2. Jacques Brel, « Il nous faut regarder »

  3. Jacques Prévert, « Le cancre »

Le pass poétique du faire ailleurs

 

Il était là, assis sur un tabouret. Balaise le gars. De gros muscles tatoués. Le genre rebelle qu’on n’embête pas. Le genre qui trace sa vie comme il l’entend. Tend à ce qu’il désire. Assis sur un tabouret, là, à cette heure, le métalleux du Ferrailleur de l’Hangar à Bananes. Moi, je contournais son tabouret et m’approchais à pas de loup de son bar. « Votre pass, vous avez votre pass ?  » m’interpella alors le gars balaise aux gros muscles insoumis juste derrière mon dos. Je me retournais, un silence, un regard, un vide entre nous, je compris, et fis demi tour ailleurs vers l’air libre de l’estuaire. Le vent du large soufflait dans mes yeux.

Ecouter un concert de Métal à la terrasse du Ferrailleur à l’heure de l’apéro, au bord de la Loire, un samedi soir, ça pouvait soulager, faire du bien. Un rock puissant qui vous pénètre. Le genre de musique et de mots qui se moque des lois, les conteste, les renverse. Et pourtant. Ne pouvaient boire un verre à cette terrasse et être assis que les titulaires d’un pass partout. Je restais tout au bout, debout. Encore debout. Eloigné. A la main, le verre de mes derniers espoirs brisés. Mon coeur saignait.

Plus rien ne me semblait cohérent dans cette société. Les gros muscles tatoués m’apparaissaient vides de tout sens, hormis l’apparence, quelques délices illusoires. Je voyais les têtes métalliques hochant les unes après les autres soumises au Roi Soleil. Les deux chanteurs et musiciens aux longs cheveux hirsutes de Toulouse la ville rose antique avaient beau chanter leur révolte, tout sonnait faux à cette terrasse gardée par le gars balaise au tabouret bien raide. Le Roi omniprésent jetait un divertissement à ses captifs heureux, un semblant d’anarchie pour leur faire croire qu’ils étaient toujours libres de leurs actes.

Mascarade. Hypocrisie. Manipulation. L’élite minoritaire gouvernait les masses à la carotte, savait ce qu’elles désiraient, agitait leurs besoins comme un sucre qu’on montre à son chien.

Gens des masses, il nous restait à faire les beaux, être dociles pour obtenir ce que nous aimions, ce qui réjouissait nos sens à l’heure de l’apéro. Accepter cette piqûre pour obtenir ce pass partout, ce Graal qui nous ouvrait les portes de la liberté et des réjouissances, nous protégeait d’un mal engendré par la folie des laboratoires, ces laboratoires qui fabriquaient la maladie puis son remède.

Mon corps criait au crime de sa nature.

A l’entrée, pourtant, étrangement, du Centre Commercial Moche Lieu, nul pass partout n’était demandé. Tout était permis à nos envies quand il s’agissait d’enrichir le Roi et sa Cour.

Il me restait un point d’interrogation au bout de  cette île.

Prendre le bateau d’un pass poétique.

Faire ailleurs.

Etre ailleurs, sur une butte.

Fuir l’absurdité, les mensonges, le matraquage des consciences.

Retrouver un sens à ma vie.

Une vérité.

Sur le tronc d’un arbre.

Thierry Rousse

Nantes, samedi 25 septembre 2021

« A la quête du bonheur ».

Le réveil chinois

 

Il était là. Tout bleu. Tout rond. Là sur ma table basse rectangulaire, un cercle presque parfait devant les yeux de mon canapé rouge. Las, fatigué peut-être. Ce réveil ou ce regard. Ce réveil des yeux éteints, épuisés, allongés, rougis par les larmes. Qui l’avait fabriqué ? Quels doigts habiles ou contraints ? Oppressés ? Juvéniles ? A peine, un jour. Pourquoi être allé si loin ? Si loin pour un réveil chinois ? Une muraille de vent. Et déjà, arrêté. Effondré. Plus de temps. A peine remonté. Le mécanisme s’était grippé. Signe des temps ? Pour quelle économie d’argent, quelle dépense de temps ?

La raison. Une nuit à la Fête de l’Humanité. Mon sac fouillé. Tout près de moi. Endormi. Rien entendu. Qui m’avait volé, cette nuit, mon identité ? Quel inconnu désirait prendre ma place dans ce vaste monde ? Je n’avais plus rien que mon corps égaré, que ma tête éperdue dans ces allées au matin d’une fête gâchée. L’Humanité était au rendez-vous dans ce qu’elle avait de plus beau et de plus laid. Qui appellerais-je maintenant ? Mon téléphone était, dès lors, entre les mains de cet inconnu. Une part de ma vie envolée, de mes messages reçus et envoyés, de mes photographies, vidéos et contacts… Heureusement Google possédait quelques qualités. A mon plus grand bonheur, je découvrais, quelques jours après, que ce Grand Frère avait sauvegardé une partie de mes souvenirs, de ces visages et paysages que j’aimais tant. Instants de vie qui constituaient mon patrimoine vivant. Bien sûr, j’étais destiné à vivre au présent, à me projeter dans l’avenir. Il m’était pourtant si doux de revisiter tout ce que j’avais apprécié de cette vie, de ces désirs accomplis, de ces moments partagés. Tout présent était éphémère et déjà pierre de mon royaume éternel.

Enfin, fin de la pluie. A présent. Soleil au coeur de la nuit. Le Grand Chef, notre Roi Soleil se plaisait à régner sur ses sujets. Jour après jour, il rétrécissait l’espace de nos libertés. Sans Pass sanitaire, où pouvais-je encore aller ? Dans quelle rue ? Quel théâtre ? Que m’était-il encore permis de vivre ? Rouler sur l’autoroute, dépenser ce qu’il me restait dans un vaste supermarché ou contempler la nature ? Savourer simplement l’amitié. Les baisers de l’amour. Sa sagesse. Ses graines de folie. Ses grains de mots. Lire. Ecrire. Parler à une fleur. L’écouter. Elle avait tant de choses à me dire du bonheur, cette rose trémière à ma porte qui me souriait quand je rentrais. Fidèle réveil matinal d’une tendresse infinie. Entre les mains de ce bonheur inouï, hors du temps, oubliant mon réveil chinois, je déposais, silencieusement, ma vie.

Thierry Rousse

Nantes, dimanche 19 septembre 2021

« A la quête du bonheur »

D’un QR Code périmé

 

J’avais l’air d’une cloche, l’air d’une cloche avec ma quête du bonheur quand j’ouvrais la page six du « Monde » ce mardi dix août. Le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat livrait son sixième rapport. Le premier volet comptait mille trois cents pages. Trente ans de collaboration entre scientifiques et politiques. Leur collaboration semblait peu efficace. Qui était au service de l’autre ? Qui prenait en considération la parole de son voisin? Trente années à éplucher chaque mot pour se mettre d’accord sur quoi ? D’accord sur la corde raide qu’un bourreau passerait, l’heure venue, à notre cou ?

L’été deux mille vingt et un nous donnait un avant-goût de ce qui nous pendait au nez. Les catastrophes se multipliaient, s’intensifiaient de tous côtés de la planète, et il était à présent vérifié que des petits hommes épris de la démence des grandeurs en était la cause. Je n’allais pas jusqu’à dire qu’ils étaient bons ces petits hommes. Ils avaient juste saccagé un magnifique jardin qui leur était offert, des roses et des épines, que déjà, ils lorgnaient les déserts de la Lune, de Mars ou de Vénus. D’adorables petits aventuriers destructeurs.

Je me regardais ce soir devant la glace. Je ne voulais plus leur ressembler à ces petits hommes maîtres de la Terre. Terre à terre. Je brisais ma glace. Des morceaux de lames. Je criais par delà les glaciers : « Je ne suis pas un QR Code, regardez-moi dans les larmes. Vous pouvez me sourire, me parler, m’embrasser, m’aimer si vous le désirez. Mon existence ne se résume pas à ces carrés que vous scannez parfaitement. Non, je n’irai plus mettre les mains dans la folie de votre jeu qui s’écroule, menteurs ».

Jeu de canicule. La plus torride que la Grèce n’avait jamais connue. Fonte accélérée de la calotte glaciaire au Groenland. Crues meurtrières en Allemage et en Belgique. Deux cent vingt quatre morts. La Russie s’enflammait. Las Vegas avait la fièvre. Le château de cartes tournait au drame. Des centaines de morts au Canada. Les éventails étaient dérisoires. Le Maroc transpirait. Cinquante degrés. L’Espagne la rivalisait. Qui avait cassé le bouton du radiateur? Même punition en Turquie. Déluge en Chine. Déluge en Inde. Déluge au Japon. Les morts s’additionnaient. Des lambeaux d’êtres. Le monde glissait sur les corps. Effet papillon. Un air d’apocalypse. Alors Noé disait vrai ? L’Arche n’était pas qu’un roman pour enfants ? Qui seraient les derniers vivants? Les âmes pures ? J’en doutais. On tuait bien des mères. Les innocentes trinquaient, emportées par le sang versé des petits hommes. Les oiseaux s’envolaient.

Il me restait l’amitié. La revue « Philosophie » y consacrait un numéro spécial. Cinq jours de festin, du jardin extraordinaire à l’île de Noirmoutier, les derniers repas, les derniers verres. « Attention, on tourne ! ». Immortaliser l’instant éphémère sur le bord d’une rivière pendant que d’autres escaladaient les falaises de leur chute. Lointains souvenirs sans frontière. Thé au jasmin, main délicate d’une serveuse. Baignade défendue. Route qui fendait l’océan, route de l’exode. Exil des âmes libres qui se perdaient pour mieux se retrouver. A quoi songeait le poète ? A l’utopie ? Ce lieu qui n’était, que lui seul pouvait habiter de ses désirs ?

Mon QR Code était périmé. J’avais épuisé mes droits de liberté. Soixante douze heures avec le vieux monde. Il me restait à vivre une nouvelle vie, affranchi des mensonges. Songes bien plus vrais, plus élevés, plus sincères. QR Code à la poubelle.

Belle nuit d’étoiles, toiles d’araignées scintillantes, tissant mes rêves.

Thierry Rousse

Mardi 17 août 2021

« A la quête du bonheur ».

Une vie sous contrôle

Vendredi six août deux mille vingt et un.  Je sortais en cette matinée de ma maison. Etrange sensation. Pour la première fois de ma vie, j’éprouvais la sensation de marcher dans un pays où la dictature venait d’être proclamée. Jusque là, la dictature d’une pensée unique était latente. Des lois passées en force habilement  durant l’été pendant que mes pensées étaient occupées à se détendre. Là, mes pensées étaient concentrées sur le verdict des Sages. La sentence était tombée sans aucun dialogue. Pass obligatoire. Je me dirigeais vers mon cinquième test PCR, je crois. J’avais pu obtenir un rendez-vous à dix heures à la Manufacture. Oui, je savais ce qu’on allait me dire. « Tu ne sais pas ce que c’est la dictature, tu ne l’as pas connue, tu serais déjà en prison ». C’est vrai, jusqu’à présent, je n’étais pas arrêté pour mes paroles oumes pensées. Je serais juste arrêté si je n’avais pas mon pass. « Désolé, monsieur, vous ne pouvez pas entrer ». Juste cela et ce « cela » n’était pas anodin. Pour la première fois de ma vie, les Sages me dictaient ce que je devais imposer à mon corps. Cela représentait bien plus que le fait de devoir passer une ceinture de sécurité. Cette loi visait mon propre corps, pour mon bien et pour le bien des autres. Qu’en savais-je réellement si c’était pour mon bien et pour le bien des autres ?

J’arrivais à mon arrêt. Un panneau publicitaire m’informait : « Aujourd’hui, 3500 personnes vont mourir sur la route ». En dessous, je pouvais voir la photographie de Yohan Blake prêt à s’élancer sur la piste, champion olympique du quatre fois cent mètres, champion du monde. Quel était le rapport? Je prenais le bus. Il aurait pu écraser un hérisson et se piquer. Les nuages noirs menaçants, à l’horizon, étaient toujours présents, toujours aussi pesants. Parvenu à ma Duchesse, je glissais de mon Busway à mon Tram. « Manufacture ». Une voix bienveillante me rappelait mon devoir: « Avant de descendre, assurez-vous de ne rien avoir oublié à bord ». Qu’avais-je oublié à bord? Mon étrange sensation de ce matin? Mes soucis ? Mes amours ? Mes désirs et mes rêves de liberté ? Des blouses blanches de la tête aux pieds m’accueillaient.  Où étais-je ? Dans une centrale nucléaire hautement radioactive ? « Mouchez-vous, lavez-vous les mains, baissez votre masque sous le nez, respirez, comptez un, deux, trois » et le tour était joué. La jolie blouse blanche avait introduit avec finesse sa coton-tige au fond de mon narine pour recueillir le subtil nectar. Je pouvais m’en aller habité de mon nouveau suspens. Serais-je positif ou négatif? Je positivais, vagabondant à travers les allées du jardin des Plantes. De drôles de bonhommes distrayaient mes pensées. un arroseur, un siesteur, un passeur, un ratisseur… Tout semblait paisible, hormis un hélicoptère qui ne cessait de tournoyer au-dessus de ma tête. Je me remettais de mon cauchemar. La France était encore un pays libre. Une lecture au coeur du jardin s’offrait à moi. Les « Heures d’été » sous un ciel automnal.  Des barrières encerclaient la lectrice et le public. Je m’apprêtais à pénétrer dans cette clairière en plein air sous haute sécurité.  » -Vous pouvez me le présenter?  » me demandait une seconde charmante jeune femme dans une combinaison d’astronaute. « -Quoi? »  lui répondais-je. « -Votre pass ! « . Cela paraissait déjà banal, une habitude, un réflexe. Je sortais un vieux pass de mon smartphone, le pass du mardi qui fit l’affaire. J’étais autorisé à entrer dans l’espace protégé d’un jardin  écouter une lectrice. Quelle chance ! Je rendais grâce aux Sages pour leur bonté. Citoyen soumis à la nouvelle démocratie. Je n’en demeurais pas moins pensif et profondément mal à l’aise. J’écoutais des extraits de textes de Christian Bobin, de Wajdi Mouawad lus par la comédienne Romane Pénet, des textes qui évoquaient des souvenirs d’enfance, des textes qui pouvaient évoquer la liberté ou le désir de liberté dans l’espace d’un jardin, où, pour être autorisé à écouter ces textes, je devais me soumettre à l’obligation des Sages. La culture,  logeait, dès lors, dans une belle cage à oiseaux. Le paradoxe était là. Je ne me sentais plus à ma place, plus en cohérence avec moi-même et le sens de tout « cela », de tous ces mots. J’attendais la fin.

Un soleil avait été brisé. L’arc-en-ciel le consolait. La résistance se formait. Je la rejoignais. Je sentais déjà les flèches des reproches me transpercer.

 

Thierry Rousse

Samedi 7 août 2021

« A la quête du bonheur »