Retour au théâtre

 

C’était en juillet 1996.
Au « Petit Trentin ».
Sur la commune du Thor.
Au milieu de la Provence verte, terre gorgée d’eau et de soleil, où poussent fruits et légumes en abondance.
Un petit oassis dans le département du Vaucluse.

Les fondateurs de l’association « Les Compagnons du Petit Trentin », un ami prêtre, Pierre, et son amie Françoise, organisaient, durant l’été, au sein de leur gîte à caractère familial, un joli mas provençal bercé par le chant des cigales, un séjour intitulé « Découverte du Festival d’Avignon ».

Je m’étais inscrit à ce séjour après avoir décroché en juin 1996 mon diplôme d’éducateur spécialisé.

Quatre années d’études en cours d’emploi après avoir accompli deux années de service civil comme objecteur de conscience à l’Armée du Salut puis au Secours Catholique.
De 1992 à 1996, j’avais alterné mes cours à l’institut régional du travail social et mon travail d’éducateur auprès de personnes sans domicile employées et hébergées par l’association « Le Pain de l’Espoir » à Melun.
Durant cette période, j’avais mis entre parenthèses le théâtre pour me consacrer pleinement à mon emploi et à mes études.

D’un commun accord, guidés par Pierre, les participants à ce séjour, dont je faisais partie, choisissaient les spectacles qu’ils désiraient voir dans le « in » et dans le « off ».
Je me laissais porter et me régalais à assister à ces comédies, ces drames et ces tragédies tout en découvrant les charmes de la Provence, du Palais des Papes aux ruelles animées de cette ville fortifiée, de l’abbaye de Villeneuve-les-Avignon reconvertie en lieu de résidence pour auteurs jusqu’aux alentours champêtres qui me permettaient de me reposer de l’effervescence de ce festival, haut en couleurs et saveurs, avant d’y retourner, avide de nouveaux spectacles qui se dévoileraient à mes yeux et oreilles.

J’allais, entre deux journées festivalières, de merveille en merveille bucolique : Fontaine-de-Vaucluse, les Baux de Provence, Gordes, leLubéron, le Mont Ventoux, l’abbaye de Sénanques, le Pont du Gard, le théâtre antique d’Orange, le colorado de Roussillon…

Je savais désormais qu’il y avait un « in » et un « off » dans la vie.

Chaque jour, ou presque, nous échangions sur les spectacles que nous avions vus la veille. Ce qui nous avait ému, ce qui nous avait questionné, ce que nous avions appris, ce qui résonnait en nous. Le théâtre parlait tout autant à notre raison qu’à notre coeur. Relier cet art de l’illusion à la réalité de nos vies, à nos désirs, à nos plaisirs, à nos engagements, à nos rêves, à nos croyances ou nos absences de croyances prenait sens pour moi.

En 1994, j’avais brutalement perdu ma maman atteinte d’un cancer. Cette rechute lui avait été fatale. Foudroyante. J’avais noyé mon chagrin dans l’ivresse des pubs, des fêtes entre amis, des parties de pétanque et des roads movies, de l’Ardèche à Barcelone.

A l’âge de 29 ans, il me restait à construire une nouvelle vie sur le champ infini d’un effondrement.

Le retour au théâtre se présentait à mon âme et mon coeur comme un chemin d’espoir, de liberté, de fraternité, de tendresse, de consolation, de reconstruction, peut-être…

Le Grand Chef avait décidé de la ré-ouverture de cet art non-essentiel, pour son âme et son coeur, le 19 mai 2021.

Ce retour au théâtre était pour moi vital.
Thierry Rousse
Nantes, mardi 4 mai 2021
« A la quête du bonheur ».

Sur le fil du théâtre, « la gloire de mon père »

 

Entre « Le château de ma mère » et « La gloire de mon père » de Marcel Pagnol, je lisais « Un homme » de Christina Mirjol, un roman très touchant sur un homme sans domicile qu’une femme et un homme avaient rencontré dans un froid glacial, proche de l’entrée d’un cinéma, à Paris, durant l’hiver 2012.

Etre à la rue, cela m’avait toujours fait peur. Je voyais ces hommes, plus souvent ces hommes, à la rue. Les femmes, j’en voyais moins. Ces hommes au visage creusé, fatigué, rongé par l’alcool. Ces hommes, ivres, qui devenaient violents, s’insultaient entre eux, se provoquaient. Pour défendre quoi ? Leur territoire ? Ce qui leur restait de fierté, de dignité, un sentiment d’exister, ce besoin de se sentir respecté, reconnu ? Ces hommes qui, poliment, me demandaient une pièce. Ces hommes qui cherchaient à attirer une attention, un regard. Je me sentais triste, triste pour eux. Comment pouvait-on vivre ainsi ? En être arrivé là ?

Je me rassurais en rentrant chez moi. J’avais encore un toit. Toute ma vie, jusqu’à ce jour, j’avais eu la chance de pouvoir travailler et être rémunéré pour mon travail. J’étais même parvenu à trouver un équilibre entre mon métier d’éducateur spécialisé et mon métier de comédien. Les choses s’étaient compliquées lors de mon arrivée en Vendée, un 31 décembre 2013. Heureusement, grâce à des rencontres et de précieux soutiens, j’avais pu rebondir, retrouver un emploi de veilleur de nuit dans un Centre d’hébergement pour personnes sans domicile et pour femmes victimes de violences conjugales et mères isolées. En parallèle, j’avais eu la joie d’être recruté par le metteur en scène Guy Blanchard pour interpréter le rôle d’un veilleur de nuit dans la pièce « Hughie » d’Eugène O’Neill. Etrange coïncidence ! Hélas, ce spectacle n’avait pu se jouer que cinq fois.

La baisse de mes revenus m’avait appris par la force des choses la sobriété. De cette contrainte, j’en fis un choix volontaire après avoir lu « La sobriété heureuse » de Pierre Rabhi.

Je m’accrochais comme je pouvais au théâtre en créant plusieurs spectacles, certains en solo et d’autres avec des partenaires que le hasard me faisait croiser. Une nouvelle fois « hélas », ces partenaires de jeu quittaient un à un ces projets au profit d’ opportunités professionnelles plus intéressantes. Ce que je pouvais comprendre. Je poursuivais l’aventure avec mes spectacles en solo, entre détermination, doute, joie, déception, tristesse. Le monde du théâtre n’était pas toujours généreux. Certains me percevaient comme un concurrent, n’hésitant pas à dénigrer mes spectacles. D’autres, au contraire, surtout, des spectateurs m’encourageaient. L’aide des gens du métier étaient plus rares et méritait d’être soulignée quand elle apparaissait soudainement.

La vie m’amenait à m’investir, ces deux dernières années, dans des projets culturels et artistiques, qui ne portaient guère leurs fruits, malgré le temps et l’énergie que j’avais déployés pour leur réussite. Les décisions de nos grands Chefs liées à la pandémie n’avaient rien arrangé.

J’en vins à découvrir les conditions de travail déplorables de l’aide à domicile. Une expérience de deux mois qui m’avait valu la radiation de mes droits à l’assurance chômage suite à ma décision d’aller jusqu’au bout de ma période d’essai et de ne pas poursuivre. Heureusement, le rôle du Père Noël m’attendait. Il n’avait pas été confiné dans sa bulle. Puis, j’ai eu le bonheur d’être embauché en janvier 2021 comme animateur dans les écoles. Mes revenus avaient continué de chuter. J’en étais arrivé à 700 euros par mois. La Caisse d’allocations familiales me réclamait des trop perçus d’allocations logement. Je me demandais comment on pouvait vivre avec 700 euros de revenus mensuels et devoir de l’argent à la C.A.F. Je commençais à faire l’expérience de la pauvreté. J’étais passé sous le seuil. La sobriété heureuse était-elle encore heureuse?

Mes voyants s’allumaient. L’inquiétude était une sensation bénéfique qui appelait à l’action. Réagir, M’arrêter. Faire le plein pour ne pas tomber en panne.

Je m’accrochais à mon emploi d’animateur, et, dans un dernier espoir, au théâtre. Un projet qui me tenait à coeur.  « La ferme des animaux » de George Orwell, ce journaliste-écrivain qui avait connu la dèche, ce que connaissaient les employés sous-payés, les gens à la rue en vivant lui-même leur quotidien.

Sans doute, était-ce sur ce fil, là où nous risquions de passer de l’autre côté, que la nécessité d’agir se faisait ressentir. Déployer nos ressources pour retrouver le bon côté de la vie.

Sur le fil du théâtre.

« La gloire de mon père » m’attendait.

Le visage radieux, si doux d’un homme, qui avait laissé pour les siens, ce qu’il avait de meilleur. Sa vie. Ses yeux. Ses histoires pour faire rire.

Une promenade au bord de l’eau.

D’heureux souvenirs.

Thierry Rousse

Nantes, mercredi 28 avril 2021

« A la quête du bonheur ».

L’arbre à nuages

 

Le temps d’un week-end estival pour oublier ces deux années sous le Covid.

Le temps de rêver au retour à la vie normale.

Oter mon masque blanc et marcher au bord des rivières dorées.

De la Sèvre à l’Erdre.

Un trajet en tramway de Pirmil à Saint-Mighiel me permettait de rejoindre la Sèvre à l’Erdre.

L’île de Versailles m’attendait, patiente.

Depuis un certain temps, je n’avais pas franchi son joli pont.

L’île de Versailles fut mon premier coup de coeur quand j’ai découvert Nantes, en 2014, si mes souvenirs étaient bons. J’étais arrivé à La Roche-Sur-Yon un 31 décembre 2013 après avoir quitté le charmant Rocamadour de la Seine-et-Marne, Château-Landon. Nantes m’apparaissait comme un nouveau Paris.

L’île de Versailles était une île nantaise au nom trompeur.

Cette île n’avait rien de la froideur rectiligne d’un jardin à la française et tout du charme d’un jardin de thé japonais. Ce charme m’inspirait des histoires que je griffonnais sur mon petit carnet, des histoires, depuis, introuvables. Où étaient enfouies ces histoires? Des recherches archéologiques s’imposaient parmi mes innombrables carnets.

Je rebaptisais cette île: « L’île aux arbres à nuages ».

En cette île, la joie côtoyait une certaine tristesse.

Joie de tout ce qui me reliait à la vie, l’eau, les fleurs, les arbres, la maison du thé, les bateaux, le marchand de glaces à la vanille délicieuse.

Tristesse de ce qui m’évoquait la perte, la disparition, la mort, ces gros blocs de pierre dispersés un peu partout sur l’île. Je songeais à chaque fois aux proches que j’avais perdus, et aux proches que mes proches avaient perdus.

Je songeais à la vieillesse. L’être vivant qui, au bout d’un certain temps, perdait ses capacités physiques et mentales.

La vie dans l’éclat de sa naissance portait déjà en son premier cri sa fin tragique. Vivre était une aventure aussi joyeuse que malheureuse.

Je traversais la mare aux lotus d’une pierre à l’autre. La vie pouvait ressembler à cette traversée d’une rive à l’autre. Chaque pierre était alors un point d’appui. L’âme sur laquelle je pouvais compter pour vivre. Les morts n’étaient pas morts. Leur âme vivait au coeur de ce jardin. Des pensées invisibles l’animaient. La vie était bien plus que ce que je pouvais me représenter d’elle. Une vie intérieure jouait à cache-cache entre ces rochers. Subitement, je comprenais la raison de leur présence. Vivre avec les âmes de mes proches.

Au bord de l’eau, je finissais de lire « Le château de ma mère » de Marcel Pagnol, le premier roman que je découvrais de cet écrivain. Je me réjouissais de débuter un chemin à ses côtés. Marcel Pagnol contait au fil des pages ses souvenirs d’enfance à la cime des collines provençales de la Treille, au-dessus de Marseille. Quatre heures de marche après avoir pris le tramway pour rejoindre avec son papa, sa maman, son frère et sa petite soeur leur maison de campagne. Cette expédition avait tout d’une épopée joyeuse, palpitante, drôle et si tendre. Il me restait à lire: « La gloire de mon père », « Le Temps des secrets », « Le Temps des amours », et bien d’autres romans et pièces de théâtre pour apprendre à mieux connaître Marcel et « L’île aux arbres à nuages »…

L’écrivain, plusieurs années après, venait de retrouver sa maman.

« Il me sembla que je respirais mieux… » (*)

Thierry Rousse,

Nantes, dimanche 23 avril 2021

« A la quête du bonheur »

(*) Marcel Pagnol, « Le château de ma mère », Editions de Fallois

« Mai, fais ce qu’il te plaît ! » Le bourdon de la joie

 

Elles avaient fini par m’écoeurer ces nouvelles, des nouvelles que je n’écoutais quasiment plus.

Nos Chefs continuaient à enfoncer les plus pauvres d’entre nous. Ils concoctaient une réforme de l’assurance chômage, allongeant la période de travail pour l’ouverture des droits et réduisant le montant journalier. Les chômeurs n’auraient guère le choix que d’accepter des emplois sous-payés aux conditions précaires. Une main d’oeuvre malléable qui faisait le bonheur de certains. Travailler et consommer. Nous étions leur chair à saucisse.

Je voyais bien tout ce beau monde en haut d’un balcon signer de secrètes alliances pour se partager le pouvoir et les richesses, politiciens corrompus, actionnaires, banquiers… Le peuple, ces Gens d’en-haut le voyaient en tout petit comme une masse insignifiante, dérisoire dont les prises de paroles, les manifestations ne seraient qu’éphémères, inoffensives à leurs yeux.

Nos agitations les divertissaient.

Les Gens d’en-haut savaient si bien envoyer des casseurs cagoulés au moment venu, quand ils se sentaient irrités par les chants et les danses, pour diviser et briser ces forces populaires qui se rassemblaient dans l’espace public.

Ils avaient trouvé dans ce virus, là, une belle opportunité pour nous manipuler à leur guise dans le sens de leurs convoitises. D’ailleurs, qui communiquait sur les résultats de l’enquête ? Comment était apparu ce virus? Quelle en était la cause ?

Les gens de pouvoir communiquaient sur ce qui servait leur pouvoir.

Le vaccin était devenu une nouvelle source de bénéfices, un marché mondial à conquérir.

Il nous était rabâché chaque jour à présent ce mot « vaccin ». Un à un, par tranche d’âge, par catégorie professionnelle, nous étions appelés à nous faire vacciner comme on appelle des bêtes à l’abattoir.

La communication en était réduite à cette répétition de syllabes qu’on nous enfonçait depuis un an dans le crâne: « distanciation sociale », « masque », « test », et maintenant, « vaccin »…

Ces mots m’étaient indigestes. Mon cerveau en avait assez. Il n’aspirait qu’au vert des prés, retrouver la diversité des cultures, des échanges, des débats, la saveur de la poésie et des émotions, la joie d’un spectacle, d’une lecture, d’une promenade dans la nature, la joie d’aimer et de me sentir aimé.

Au fond, les Chefs manquaient de tout ça, leur politique était si ennuyante, si pauvre d’imagination et de tendresse, si terne.

Le « jour d’après » était une véritable tromperie, la promesse d’un plat nouveau, délicieux, jamais servi car leurs cuisiniers n’avaient jamais pris le temps de le préparer. Tout était vite fait, dans l’urgence, pour leur propre jouissance. Une nourriture fade, réchauffée depuis des siècles, depuis que l’Homme brandissait sa quête égocentrique comme un glaive tranchant.

J’avais tenu cette pancarte tout au long de notre marche: « Non à la réforme de l’assurance chômage », cette pancarte qui m’avait été offerte par une jeune fille place Graslin. Je me sentais utile, heureux d’être ici, dans la foule d’un peuple, présent, aligné à mes valeurs, fier de tenir cette pancarte. Je savais que les Gens d’en-haut la méprisaient cette pancarte, mais, moi, je l’aimais, cette pancarte. Au fond, c’est ce qui leur manquait à ces Gens d’en-haut, l’amour, et, leur balcon était bien triste.

J’apaisais ma colère après avoir traversé par le Navibus la Loire. Je contemplais ce large fleuve qui aurait raison, un jour, de ces Gens-là. Le soleil, sur l’eau et les toits, chantait, et annonçait, de son bourdon, le joli mois dansant de mai.

« Fais ce qu’il te plaît ! « .

Thierry Rousse,

Nantes, vendredi 23 avril 2021

« A la quête du bonheur »

Amélie et Pierrot déconfinés un jour de pluie

 

Ciel gris et d’escargots toute la journée. Un temps à rester sous mon toit, un temps à travailler avec moi. Ce genre de temps que j’aimais parfois. Ce temps qui m’éloignait de la tentation irrésistible d’embrasser les fleurs. J’accueillais cette grisaille et ces gouttes d’eau comme une aubaine. Cocher les cases de ce que j’avais à faire. Chaque case cochée me remplissait de joie. J’avais cette sensation d’avancer. Avancer vers quoi, ça, je l’ignorais. Cet ami qui venait de perdre son papa s’ajoutait entre deux éclaircies à mes nuages. La météo extérieure jouait sur la météo de mon âme. Quelle météo était le reflet de l’autre ? Laquelle décidait de sa semblable ? Je laissais un temps mes questionnements météorologiques pour m’engager dans l’action. Agir, la recette pour percer les nuages! Prendre ma vie en mains. Rédiger mes propositions à cette nouvelle guinguette qui pointerait son nez cet été sur les bords de la Sèvre. « Rêver Sèvre ». Mon enthousiasme peu à peu retombait, le doute s’immisçait au creux de mes rêves. Mes projets seraient-ils retenus? Mon travail, rémunéré? Combien d’heures consacrerais-je à quelque maigre pitance? Heureuses étaient ces compagnies subventionnées qui pouvaient rémunérer leurs artistes ! Heureux étaient ces artistes qui bénéficiaient du graal de l’intermittence et d’une année blanche ! J’étais à côté de ces hors-d’oeuvre après avoir connu mes heures de gloire à Avignon, Vaux-le-Vicomte, Fontainebleau, Richelieu… J’étais, aujourd’hui, un troubadour au fond d’un trou. La pluie gagnait mon âme. Tant pis, je sortirais. J’avais besoin de respirer. D’une bouée de secours. La pluie, aussitôt, lavait mes idées noires. De retour, après une marche normande, je m’offrais un copieux goûter. Confiture, chocolat, brioche, tout ce qui m’était défendu. Mon ventre en prenait un sérieux coût. J’observais ce bébé sucré qui m’avait consolé. Mes nuages s’étaient dissipés. Un regain d’énergie me remit au labeur. De nouvelles idées jaillissaient sous un ciel bleu. J’installais mon théâtre miniature devant ma cheminée. Sept mois qu’Amélie et Pierrot n’étaient pas sortis de leur boîte. Ma dernière représentation remontait au dimanche 13 septembre 2020 à la Guinguette Ensablée pour la Fête de l’Humanité de Vendée. Dernier bonheur de jouer pour un public. Deniers sourires, derniers applaudissements. Je les regardais, Amélie et Pierrot qui me regardaient. Ils me semblaient heureux, ma foi. Leurs visages me remerciaient de les avoir déconfinés. Quelle brute, avais-je été, les avoir laisser si longtemps enfermés dans cette boîte, sans aucune explication valable. « Promis, je reviendrais jouer avec vous! ». Le pas m’était encore difficile à franchir. Jouer pour qui? Jouer pour mes chaises? Pour ma table ? Pour mes plantes ? Pour mes livres ? Pour mon chauffage qui fonctionnait enfin maintenant au sortir de l’hiver? J’avais coupé toute musique, toute voix, Fip, France Culture. Le silence de la solitude résonnait si fort dans mes oreilles. Jouer pour Amélie et Pierrot ? Je repensais aux Bigoudis, à ce « K Barré des Klowns » que nous avions répété et que nous n’avions jamais pu offrir à un public. La mélancolie de tous ces rêves échoués, de tous ces bébés qui n’étaient jamais nés au monde. Quelle sage-femme me montrerait le chemin de l’accouchement ?

En ce samedi de pluie et de grisaille, mes yeux ne virent aucun escargot. J’en aurais pris soin. Ma besogne était accomplie. Le ciel, toujours gris. Un soir de raclette pour nous trois. De quoi réchauffer nos coeurs. Un jour, la vie renaîtrait, un 17 août,  je le savais. Nous pointerions nos nez. Ce lundi, débuteraient cinq jours de répétitions de « La ferme des animaux ». Le théâtre n’avait pas dit son dernier mot. Ni, le soleil…

Thierry Rousse

Nantes, samedi 10 avril 2021

« A la quête du bonheur »

Du désir de comprendre (les chiffres)

 

Les chiffres rejaillissaient. Je les avais oubliés depuis plusieurs jours au bénéfice des mots. Chiffres et mots pouvaient-ils cohabiter en bonne harmonie ?

J’avais parcouru 5 pour 100 du monde soit 2101 kilomètres au total depuis le début de l’année 2021 et visité 58 villes et 388 lieux. Je me sentais un héros, ce soir.

Rien que pour le mois de mars, j’avais fréquenté 13 villes et 68 lieux. Je m’en étonnais moi-même. Où avais-je bien pu me rendre ? Google Maps Timeline m’indiquait que j’étais allé à Guémené-Penfao, au Gâvre, aux Lucs-sur-Boulogne, au parc potager de la Crapaudine, à l’esplanade Jean Bruneau saluer mon ami Jules Verne. Mes pieds avaient marché 30 kilomètres pendant 7 heures, et ma voiture avait roulé 41 heures et presque relié Lille à Marseille, soit un peu moins de mille kilomètres, 971 kilomètres précisément. Certes, j’étais loin de l’heure de marche hebdomadaire obligatoire pour la santé de mon coeur.

Je remerciais Google et m’empressais à découvrir les chiffres d’Anti-Covid. 84 999 nouveaux cas en France. 9 millions 82 sujets vaccinés. 498 nouvelles admissions en réanimation.

Les chiffres pouvaient très vite être indigestes. La tentation des mots était toute proche de mes lèvres. La soif grandissait. Caresser quelques mots de Brassens ou de Christian Bobin ? Les chiffres me rappelaient à l’ordre et pouvaient se montrer très obscurs. Les calculs de la Caisse d’Allocations Familiales me laissaient bien perplexes, régularisation de mon dossier, trop perçu, remboursement mensuel, prime d’activité, allocation logement, retenue… Les chiffres, entre eux, se contredisaient, se bagarraient, s’annulaient. Même l’assistante sociale qui m’aidait à voir plus clair dans cette vie sociale était bien incapable de comprendre les subtils calculs de cette dame à la caisse mystérieuse, injoignable. Fallait-il pour autant que je renonçai à comprendre?

J’éprouvais le désir de percer ce brouillard, saisir l’origine de ces chiffres. Je m’attelais, là, à une montagne de crevasses et de pics, hostile et sans charme, dépourvu d’entraînement.

Les chiffres reflétaient-ils la réalité, quelle réalité ? Bon nombre de numéros, d’identifiants, de matricules, de mots de passe, épuisés, les abandonnaient et se résignaient, vaincus, à leur sort.

Quelques voix, encore, se faisaient entendre sur les marches de l’Opéra. Celles des oubliés, des femmes pour la plupart, aides à domicile, animatrices, payées une misère. Des métiers essentiels, rangés au bas de l’échelle sociale. De quel droit le masculin l’emportait-il toujours sur le féminin, l’écrasait de son talon ou de sa cravate ?

Ces chiffres attisaient la colère de mes mots. Quels autres mots tendres pouvaient les apaiser?

Je libérais les chiffres de leurs cages. Ils se perdaient parmi des millions d’étoiles. Etincelaient mes souvenirs. « La nuit du coeur » m’attendait, si patiente. « Je verrai, demain, pour les chiffres, me disais-je, demain, quand il y aura du soleil… ».

La pluie fit, brutalement, son apparition. Qu’importe, j’étais au chaud sous ma couette avec mes livres, mes pensées et mes lettres. Tant pis, pour les chiffres, je les oubliais pour la nuit…

Thierry Rousse

Nantes, vendredi 9 avril 2021

« A la quête du bonheur »

Y’a la plume qui me démange

 

La plume, j’avais eu cette chance de la connaître. La plume, l’encrier, le buvard. A l’école élémentaire, j’étais un élève sage, un élève studieux. Les copains se moquaient de ma sagesse. Ils me reprochaient d’être le chouchou de la maîtresse. Alors, je m’étais mis à faire de grosses fautes pour avoir de petites notes afin qu’ils m’acceptent parmi eux. Cancre, je faisais enfin partie de leur bande, la bande des joueurs de billes qui aimaient la castagne, la bande des bonnets d’âne, la bande des copains pas sages.

Pourquoi parler de ce passé peu glorieux ? Quel rapport présent avec ce que je vivais ? Le Grand Chef y prêterait-il attention ? Sa cravate venait de quitter l’un de ces dîners clandestins. Les chiffres n’étaient pas bons.

Ma dernière représentation remontait à juillet 2020. « Le p’tit grain de sable ». Ma plus belle représentation. J’avais atteint un pic. Un spectacle que j’avais créé durant l’été 2016 et joué sur Le Remblai des Sables d’Olonne pour rebondir. Rebondir comme un ballon qui s’éleverait vers les oiseaux. Le ballon, en plein vol, avait crevé. Plus aucune date en perspective. Ce spectacle manquait-il à l’histoire de la vie ? Qui pouvait s’en soucier? Existais-je encore ? Je marchais sur la plage d’un passé aux traces effacées. Il me restait des images dans les yeux, des rires et des mots. « Il est beau, monsieur, votre spectacle ». Auprès de cette amie retraitée, je passais pour l’homme lunaire qui marchait à côté de ses sandales. Les rêves m’avaient joué un mauvais tour. La croisière s’arrêtait là. Le vent ne soufflait plus en ma faveur. J’avais beau agiter mon plus beau masque blanc. La reprise prévue à la mi-mai me ferait-elle une place sous son aile ? J’occupais avec détermination mon corps, mon âme et mon coeur, tel un artisan qui, chaque jour, se remettait à son ouvrage. De sa pierre, il voyait déjà une cathédrale. La maison aux tuiles provençales près de cette source me suffisait.

Je saisissais ma plume pour m’envoler. Je savais que, dans le ciel, des anges m’accompagneraient dans ce rêve. Qu’il était doux de vivre ensemble ! Ce qui me démangeait, au fond, était la vie, ce sentiment infini d’exister.

8045 nouveaux cas. Devais-je continuer de m’isoler ? Je remplissais à l’approche de minuit mon état d’aujourd’hui. Quel rond remplirais-je ? « Tout va bien », « J’ai des symptômes », « Je suis personne contact », « Je suis testé positif ». Les expressions des visages m’amusaient. « Tous, anti-Covid ! « . Je faisais partie de cette formidable équipe. Certes, au fond de mes pensées, j’aurais préféré appartenir à l’autre équipe : « Tous, pour la vie ! « . Existait-elle au moins, l’équipe qui enlaçait les arbres, les protégeait, les écoutait, les consolait, les admirait, les aimait ? L’appel de la forêt ? La sagesse des anciens ? Les Chefs s’en moquaient depuis des siècles.

Mes minuscules carnets, ainsi, de notes, se coloraient.

« L’esprit est un travail de soi sur soi. Même en dormant, il se poursuit. (…) Le travail spirituel est le travail de vivre, tout simplement ». (*)

Thierry Rousse

Nantes, mercredi 7 avril 2021

« A la quête du bonheur »

(*) Christian Bobin, « La nuit du coeur », Folio.

Rêves clandestins, petit grain de sable ou de folie ?

 

Londres sortait de ses trois mois de confinement. Le retour à la vie normale était annoncé sur les ondes. Je les enviais ces britanniques, eux qui  avaient déclaré la guerre à notre Duchesse avec leur variant rebelle. J’aurais bien pris ce tunnel pour rejoindre la douce Tamise brumeuse, mais l’heure était aux dix kilomètres nordiques en ma bonne vieille Gaule, autour des ronds-points gardés par les gilets bleus ou autour des stades romains transformés en gigantesques tournois de vaccinations. Les seringues avaient remplacé les cris des supporters.

Pendant ce temps, nos chefs en liesse dégustaient des truffes sur une feuille d’endive à des prix exhorbitants en des dîners clandestins dont eux seuls connaissaient l’adresse. Belles chandelles consumées ! Leurs privilèges me faisaient songer à ces cochons qui se justifiaient ainsi : « Le lait et les pommes, ainsi que le démontre la science, renferment des substances indispensables au régime alimentaire des cochons. Nous autres, sommes des travailleurs intellectuels. Jour et nuit, nous veillons sur votre bien. Et, c’est pour votre bien, que nous buvons ce lait et mangeons ces pommes…  » (*). Savez-vous ce qu’il adviendrait si le virus revenait ?

Il nous restait, gens du peuple, à accomplir des efforts supplémentaires pour l’arrêter dans sa folle ascension.

Il y avait bien pourtant sur l’allée ce p’tit grain de sable qui m’irritait. L’huître avait trouvé sa parade. L’envelopper de sa nacre. Le grain de sable était devenu une jolie perle.

Ma perle était ce refuge pour rêver aux beaux jours de la liberté retrouvée. Tous ces chemins de terre au bout des vergers où nous lirions des poèmes. Toutes ces maisons de pierre aux toits provençaux bercées par l’écoulement des oiseaux et le chant des ruisseaux. Les grenouilles seraient de la fête, vêtues de leur plus belle robe tranparente. Un cheval invisible nous guiderait. Le cercle serait, de nouveau, rassemblé. Deux tourterelles veilleraient à son bonheur. Les guerres s’apaiseraient. Le temps des chants et des danses se lèverait, sous l’éclat d’un arc-en-ciel, le sourire de nos yeux se dévoilerait.

Rêves clandestins, petit grain de folie ? Le drapeau blanc serait hissé au mât des rires, sur les fils des masques en guise de voiles.

Les jeux des enfants me faisaient oublier toutes les peines du monde, ou, presque…

Thierry Rousse

Nantes, mardi 6 avril 2021

« A la quête du bonheur »

(*) « La ferme des animaux » de George Orwell, édition Folio.

Tout va trop vite, Marcel !

 

Une farce? Non, ce n’était pas une farce. C’était la veille. Mercredi 31 mars 2021. Notre Grand Chef avait pris la parole. Quel bon comédien, notre Grand Chef ! Le solo, une nouvelle fois, avait été écrit à la perfection. Un solo en trois actes. Nous attendions avec impatience ce spectacle. Chose amusante, les journalistes de BFMTV savaient déjà ce que le Grand Chef allait jouer. A leur manière, ils interprétaient en première partie le solo qui serait joué à vingt heures. Une sorte de grande répétition sans l’acteur principal.

Acte I.

Le « nous ». Le Grand Chef se rangeait dans nos rangs. « Nous sommes entrés dans une course de vitesse ». Sans le vouloir, je me retrouvais engagé dans cette compétition. Il y avait pourtant bien longtemps que les courses de vitesse ne me fascinaient plus. Je leur préférais la marche lente, en pleine conscience, la marche contemplative. De quel droit le Grand Chef m’incluait dans cette course? De son ton persuasif, il agitait une nouvelle fois le drapeau de la peur. Faire peur pour nous rassembler. Faire peur pour ne pas nous faire voir le reste comme le manque de lits dans les hôpitaux ou la déforestation massive en Amazonie. Faire peur pour nous laisser nous aveugler par notre propre peur. Faire peur pour ne plus nous donner à réfléchir. Faire peur pour nous faire tout accepter. Même le pire. Même ce qui ne nous était pas dit. »La propagation du virus dans toute l’Europe… Un virus plus dangereux et plus meurtrier ».

Acte II.

Après ce constat effrayant, glacial, exposé par le Grand Chef, nous en arrivions au comportement qui en découlait naturellement. Un comportement que nous devions tous adopter. Une évidence. Un comportement logique qui allait de soi. Comportement. Conditionnement. Mon cerveau était habitué à présent. Il ne me restait plus qu’à le programmer, à moins que le Grand Chef ne l’eut déjà programmé pour moi grâce à son solo hypnotique. « Protéger la vie, au présent, nos malades, au futur, nos enfants ». Pour eux, nous devions fournir un « effort supplémentaire ». Ce qui me rassurait, ce qui me consolait était que je n’étais pas le seul dans le cas. Je me sentais appartenir à une grande famille de combattants. Toute résistance était balayée. Il me fallait courir plus vite que le virus pour gagner la course. Couvre-feu à 19 heures maintenu. Télétravail vivement encouragé. Commerces, fermés. Contrôles renforcés sur la voie publique pour interdire et sanctionner tout rassemblement au-delà de six personnes. Les manifestations étaient de ce fait prohibées. Attestation obligatoire au-delà de dix kilomètres à partir de samedi 3 avril. L’objectif était de limiter les réunions privées, les fêtes. Notre Grand Chef nous expliquait que c’était lors de ces occasions que nous nous contaminions. L’école, quant à elle, n’était pas négociale. Il y aurait cependant trois semaines de vacances à partir du lundi de Pâques pour tout le monde, ou, presque. De quoi digérer les chocolats que nous ne mangerions pas. La course au vaccin serait accélérée. Deux équipes s’affronteraient donc. L’équipe Virus contre l’équipe Vaccin. Ces Jeux Olympiques promettaient d’être passionnants. C’était la « clé pour renouer avec la vie ». La formule était jolie. Notre Grand Chef se lançait dans la poésie pour sauver l’humanité. Sa langue, néanmoins, avait fourché. « Vaccinements ». Un lapsus, aurait dit Freud. Que signifiait cet acte manqué ? Tout ce discours n’était-il que mensonge pour dissimuler l’état déplorable dans lequel se trouvaient nos hôpitaux ?

Acte III.

L’empathie et la délivrance promise. Notre Grand Chef se retirait soudain de notre groupe pour compatir sur notre sort. « Je sais votre lassitude ». Il se confessait même, en nous associant cette fois-ci à son mea culpa: « Nous avons commis des erreurs ». Tout juste après, il reprenait la barre, victorieux. Un Grand Chef n’était jamais vaincu car il était Grand Chef. « Mais nous nous sommes améliorés ». Notre Grand Chef nous montrait la lumière divine après cette longue route rectiligne d’un mortel ennui. A la mi-mai, théâtres, restaurants, cafés seraient progressivement ouverts. Nos efforts seraient récompensés. Je voyais déjà cette belle brune que je savourerais à la terrasse du Café du Port de Trentemoult face aux voiliers enlisés à marée basse. La vie était belle. Notre Grand Chef terminait, comme à son habitude, son solo en apothéose: « Nous tiendrons unis et déterminés, vive la République, vive la France ! « . Aucun applaudissement pourtant. J’oubliais, les théâtres ne laissaient plus entrer le public.

Et Marcel ?

Marcel, je ne l’avais toujours pas retrouvé, mon Marcel, avec sa moustache si élégante, qui fabriquait des savons à Marseille, des savons qui sentaient bon les cigales, les olives et la mer.

En ces temps de restrictions, je rêvais de vacances. Flâner au fil du temps. Jouer dans les jardins. Aimer. Vivre, tout simplement.

« Dis, comment on fabrique des savons, Marcel ? « .

Thierry Rousse

Nantes, jeudi 1er avril 2021

« A la quête du bonheur ».

Dernière ligne droite sinueuse

 

Nous vivions notre dernière ligne droite. Le Grand Chef l’avait annoncé. Je voyais la lumière au bout de cette longue allée rectiligne de la forêt de Gâvre. Une clairière m’attendait, ou, un carrefour. Cette route forestière n’avait certes rien d’amusant, elle était juste rassurante. Je n’avais qu’à marcher, simplement marcher, accomplir ce que le Grand Chef me dictait. Marcher seul, à bonne distance de mes semblables. Respecter la fameuse distanciation sociale. Pas de serrage de mains ni d’embrassades. Respecter, juste respecter. La clairière ou le carrefour me serait accessible grâce à la seringue de vaccination. En attendant ma piqûre, je devais rester sur cette rue ennuyante. Marcher seul. M’isoler. Vivre sans contact. Je fuyais vers la campagne pour ne plus avoir à supporter ce masque étouffant. Respirer, juste respirer. Ecouter le chant des oiseaux et m’émerveiller de cette nature qui renaissait. Rester sur la route. Seul. Isolé. Le sous-bois me tentait bien, mais je n’étais pas à l’abri d’un obstacle infranchissable, un large fossé gorgé d’eau qui m’obligerait à revenir à mon point de départ. Je pouvais également me perdre, ne plus retrouver mon point de départ. Au coeur du sous-bois, cette clairière ou ce carrefour n’était plus visible.

Le temps passait tellement vite. Je n’avais pas vu le mois de mars. Mars avait-il existé? Je ne retenais du mois de mars que l’annnonce d’un printemps poétique. L’essentiel ? La semaine, je travaillais dans les écoles. J’avais donc réussi à me hisser à la troisième ou à la deuxième ligne. J’ignorais à quelle ligne appartenait vraiment l’école. Tout ce que je savais ces derniers jours, c’était que le virus circulait dans l’une des écoles où j’intervenais. Les cas de Covid se multipliaient aussi bien parmi les élèves que parmi les membres de l’éducation et de l’animation. La peur d’être à mon tour contaminé dansait autour de mes yeux. Un rhume et l’inquiétude grandissait. Je n’avais rien d’un héros. Mourir au front ne m’emballait guère. Je ne tenais pas non plus à transmettre ce virus aux personnes que j’aimais. Je m’isolais en attendant le verdict. J’avais décidé de passer un test. Mon parcours du combattant commençait de pharmacie en pharmacie. La pharmacienne du quartier où se situait l’école me répondait qu’elle ne pouvait pas me recevoir. « Nous sommes débordés, chaque jour, il y a de nouveaux cas ». Rien d’une allée rectiligne. J’obtenais un rendez-vous le lundi dans un lieu municipal réquisitionné pour la circonstance. Premier soulagement. La joie d’être testé, l’impatience de savoir. « Alors, je l’ai ? ». Il me restait à attendre, le temps d’un week-end d’isolement. Mon rhume, étrangement, avait disparu le samedi au milieu d’un jardin extraordinaire. Les fleurs me guérissaient de l’ignorance. Je savais bien au fond de ma conscience que tout cela était absurde, que je pouvais avoir le virus sans manifester de symptôme, ou, que je pouvais ne pas avoir le virus aujourd’hui et l’attrapper demain. En réalité, il me fallait passer le test chaque jour, à chaque minute, à chaque rencontre, chaque respiration, à moins que ces masques fussent de redoutables boucliers… Protégé. Etais-je réellement protégé? Etre en troisième ou en deuxième ligne finissait par me lasser. Le Grand Chef nous obligeait à tenir la garde pour le bien des enfants, de l’économie et de la Nation. L’école à la maison était juste impossible. Maman devait aller travailler, papa, aussi.

Je m’échappais le dimanche à la Vallée du Don. Un étang, une cascade, des rochers, une maison dont il ne restait que les murs, l’éblouissement de toutes ces fleurs, un château construit pour un conte merveilleux, la générosité du soleil, la terrasse d’une crêperie fermée… Il me fallait encore être un peu patient. Je parvenais enfn à trouver l’entrée du chemin qui longeait le Don au milieu des arbres. J’étais seul, seul baigné de lumière et du chant des oiseaux. Dernière ligne droite sinueuse au coeur de l’essentiel. Le don de la vie. Restaurer cette maison. Laisser tranquilles les habitants de la forêt. Contempler et aimer.

Thierry Rousse

Nantes, dimanche 28 mars 2021

« A la quête du bonheur »