Les absences

 

Ce matin, j’avais commis un rêve étrange. Une voix joyeuse aux actualités annonçait que le virus avait disparu. La pandémie était finie. Nous pouvions reprendre notre vie comme avant. Plus besoin de vaccin. Ce rêve était doux et me mit de bonne humeur, une partie de ma journée. Mon objectif de ce jour était mon rendez-vous avec le dentiste au Centre dentaire du Centre hospitalier universitaire de Nantes. Le dentiste était assisté d’un étudiant. J’ai eu le droit à toutes sortes de photographies et de radios de ma mâchoire. Je repartais avec mon devis. Huit mille cinq cents euros pour cinq implants. J’oubliais le montant et me voyais déjà avec toutes mes dents, souriant au ciel resplendissant. Certaines absences pouvaient être source de joie, comme la disparition des chiffres ou du virus, et, pourtant… Ne nous avait-il pas laissé, entrevoir, ce virus, surtout durant le premier confinement, une autre vie ? La Terre avait pu se reposer un peu. Les animaux avaient pu retrouver leur territoire naturel, quelques temps. L’Homme avait vite repris possession de ses terres et océans conquis. Les absences des possessions humaines n’avaient été qu’éphémères. Les Grands Chefs du monde contrôlaient la situation. Le vaccin serait d’abord administré aux plus fragiles, les premiers cobayes. On ignorait encore les réactions du corps à ce virus. Il fallait essayer, essayer sur ces êtres qui ne pouvaient pas se défendre, pas s’opposer. Je poursuivais ma quête du bonheur. « Nous vous rappellerons suite à votre candidature… ». J’attendais… Je relançais… J’attendais. La recherche de contrats m’avait enseigné la patience, une prise de recul essentielle. Je définissais mon nouvel objectif pour demain. Après ce joli savon « Marcel » que j’aimais tant, disparu, c’était le tour du numéro spécial de L’Humanité Dimanche consacré à Jean Ferrat. Impossible de le retrouver. Un vide dans mon cerveau. Une absence. Un trou. Où l’avais-je rangé ? Emporté ? Oublié ? Des absences étranges commençaient à surgir dans ma vie. Ces absences qui me révélaient la joie des instants présents. Je mesurais, hélas, toute l’importance d’un être cher, d’un moment, d’un lieu, d’une chose quand cet être, ce moment, ce lieu, cette chose n’étaient plus là. Les absences, avaient,au-moins, cette vertu. Tous ces vides attisaient le désir du bonheur.

Thierry Rousse

Nantes,

Mardi 1er décembre 2020

« A la quête du bonheur »

Comment vas-tu ?

 

Ecrire, rien que quelques mots, être fidèle à mon rendez-vous quotidien. Quelques mots à la quête du bonheur. Quelques mots partagés.

Tout commençait par le réveil. Je me souvenais des paroles d’un ami. Chaque matin, devant sa glace, il s’envoyait deux ou trois compliments, histoire de bien commencer sa journée. « Ce qui est pris n’est plus à prendre » était sa devise. Et il partait ainsi, confiant en lui, à la recherche de nouveaux tournages, de nouveaux casting. Cela lui réussissait plutôt bien. Il avait obtenu son statut d’intermittent du spectacle. Quatre années consécutives déjà. « Le positif attirait le positif ». La loi de l’attraction nous l’enseignait. Depuis que j’avais lu ce livre, je m’efforçais de toujours aller bien, quoiqu’il m’arrive. A la question « Comment vas-tu ? », je répondais toujours « bien ». Dire qu’on allait « Pas bien » pouvait faire fuir les autres. Certains livres nous encourageaient à fréquenter les personnes qui allaient « bien ». Le « bien » attirait le « bien », il était contagieux. Le contraire était également contagieux, D’où l’importance de prendre ses distances avec celui qui n’allait pas « bien ». Le fameux « geste barrière », la célèbre « distanciation sociale ». « Etre bien » en toutes circonstances était un choix résolument tourné vers le bonheur. Le bonheur se décidait. Je choisissais d’être heureux. J’allais « bien ».

Que faisais-je du reste ? Refoulais-je mes émotions lorsque je me sentais affecté, triste ? Ne pouvais-je confier mes états d’âme mélancoliques qu’à une personne rémunérée pour m’écouter, me comprendre, me soutenir ? Le bonheur n’était-il pas aussi la possibilité , sans transaction d’argent, d’exprimer ce que je ressentais, la joie comme la tristesse, à une personne qui m’ appréciait. Une écoute, juste me sentir écouté pouvait suffire à retrouver le sourire. Et réciproquement. J’éprouvais autant de joie à me sentir écouté qu’à écouter. Le bonheur était plus grand que nous ne le pensions.

Ce matin, le nouveau dentiste que je rencontrais était d’une attention remarquable. Il prenait son temps à m’examiner et m’expliquer les soins nécessaires à accomplir. La gentillesse qui était associée parfois à une faiblesse, une simplicité d’esprit, une naïveté, contribuait, en réalité, au bonheur. Je poursuivais ainsi ma quête par un rendez-vous à la Maison des Confluences, m’entretenant avec la directrice suite à un appel à projets auquel j’avais répondu. Là, aussi, ce moment fut très agréable, une belle écoute. Tous ces petits instants d’attention pouvaient changer le cours d’une journée. Echanger, prendre des nouvelles, correspondre, téléphoner, entretenir les relations. Plus j’entendais les autres messages, plus je les voyais apparaître placardés un peu partout dans les rues, les lieux publics jusqu’aux réseaux sociaux, « veiller à maintenir les gestes barrières », plus j’avais le désir d’entretenir et d’approfondir des liens. Ces confinements à répétitions m’avaient révélé l’importance des relations et du soin à leur apporter.

L’arrêt brutal du Busway suite à une voiture qui avait failli le percuter me propulsa contre une barre. Un choc inattendu, violent contre ma poitrine. Une femme était tombée dans l’allée. Plus de peur que de mal. Cet accident qui pouvait sembler banal me fit prendre, une nouvelle fois, conscience de la fragilité de la vie.

Le bonheur était fragile. Sa fragilité nous invitait à en prendre le plus grand soin.

« Comment vas-tu ? »

Thierry Rousse,

Nantes,

Lundi 30 novembre 2020

« A la quête du bonheur ».

La vie pouvait être si belle

 

Je comptais, en ce samedi 28 novembre 2020, au matin, six arbres abattus. Six arbres abattus, le long de la Sèvre, à la Chaussée des Moines. De nombreux autres arbres, dont trois magnifiques sapins, tendus vers le ciel, étaient marqués d’une croix rouge. Seraient-ils également abattus ? J’apprenais par des habitants que le crime avait été accompli un jour de la semaine à six heures du matin avec des tronçonneuses silencieuses pour ne pas réveiller les alentours. Le Chef de Vertou n’avait pas attendu la réunion de concertation suite à un recours déposé par les défenseurs des arbres. Sur une grande pancarte, près de l’une des souches, était écrit : «  Révéler ce lieu historique, naturel et touristique… Réaménagement du quai de La Chaussée des Moines… préservation de la biodiversité… ». Révéler ce lieu naturel en abattant des arbres qui faisaient son charme , était-ce cohérent ?

Le ciel était bleu. Les couleurs de l’automne chatoyantes. L’eau de la rivière si paisible. Tout pour être heureux, ou, presque. Je ne comprenais pas tout à certains comportements humains. Six arbres avaient été abattus par l’unique décision d’un Chef élu par des habitants qui, aujourd’hui, regrettaient d’avoir voté pour lui. A Nantes, les commerces étaient de nouveau ouverts. Il y avait foule en ce samedi après-midi dans les rues piétonnes. J’attendais mon tour, au bout d’une longue file, devant la Fnac. J’espérais me procurer les deux DVD que j’avais repérés juste avant le confinement. « Un homme pressé » et « Le goût des merveilles ». « Un homme pressé » et « Le goût des merveilles » avaient disparu. J’avais beau chercher, ils n’étaient plus sur le présentoir. L’espace DVD avait changé de place et de nouveaux films avaient fait leur apparition, Je fouillais désespérément dans les rayons, quand, ces deux DVD, à dix euros, l’exemplaire, se glissèrent dans mes mains : « Donne-moi des ailes ! » et « Un monde plus grand » . Sans doute, étaient-ce ces deux films que j’avais besoin de voir en ce moment ? Après avoir acquitté mon dû, je me dirigeais à grandes enjambées à ma voiture. La forêt m’appelait de toute urgence. Quitter la métropole. Sentir la bonne odeur des feuilles humides sous mes pas, ces épines de pin, cette mousse si douce… Me laisser émerveiller par le jeu des rayons du soleil à travers les feuilles, un tableau aux cinquante nuances de vert, de jaune, de marron. L’or brillait à la pointe des arbres. L’étang était le reflet d’un monde de toute beauté. Les promeneurs étaient nombreux en de jour de libération conditionnelle. Vingt kilomètres et trois heures de sortie autorisés autour de chez soi. Les enfants jouaient, riaient. Les parents coupaient des branches de houx pour les décorations de Noël. Je ramassais quelques morceaux de bois le long du chemin. Les chiens s’en donnaient à coeur joie. Je me souvenais de mes balades avec mon chien Tostaky à travers la forêt de Fontainebleau. J’avais marché dans ma vie, beaucoup marché. Les arbres étaient mes amis, et mon chien, mon compagnon fidèle. Le soleil se couchait à présent. J’avais organisé ma soirée : une raclette au fromage accompagnée de pommes de terre et de salade autour d’un bon feu de cheminée. Puis je regarderais « Un monde plus grand ».

« Un monde plus grand » est inspiré d’une histoire vraie. Fabienne Berthaud a réalisé ce film. Cécile de France interprète le rôle de Corine. Corine avait perdu son grand amour, Paul, atteint d’une maladie. Avant qu’il ne disparaisse, ils s’étaient promis l’un à l’autre qu’ils se reverraient. Dans le cadre d’une mission en Mongolie afin d’enregistrer des chants traditionnels, Corine rencontre la chamane Oyun. Celle-ci lui annonce qu’ « elle a reçu un don rare et doit être formée aux traditions chamaniques ». Corine est d’abord incrédule et quitte ces éleveurs de rennes avec empressement. De retour à Paris, elle prend conscience qu’elle possède véritablement un don, la capacité à ressentir ce qui vit l’autre. Corine retourne auprès d’Oyun et s’initie. Elle apprend l’importance d’accorder de l’attention à chaque petit geste accompli, et, finira, après son premier rituel, par revoir Paul.

Cette histoire était triste et belle à la fois. La capacité à ressentir ce que vivait l’autre. Il y avait, je pressentais, une part de mystère, un savoir oublié, le langage des arbres. Pourquoi je me sentais aussi bien dans la nature ? Qu’y trouvais-je ? Une part de moi-même ? Une communion ? Une harmonie ? Les arbres, pouvaient-ils nous enseigner l’amour ? Après avoir visité mon Papa, le lendemain, dimanche 29 novembre 2020, je retournais marcher dans la forêt de Touffou. Cette forêt avait bien des choses à m’apprendre. La vie pouvait être si belle …

Thierry Rousse,

Nantes,

Dimanche 29 novembre 2020

«  A la quête du bonheur »

Il avait fallu…

 

Vingt mille pas autour de chez moi.

Demain, s’élargirait mon cercle.

Je respirais.

Une sensation de liberté.

Une porte s’ouvrirait à minuit. Je serais sans doute encore éveillé.

Ce deuxième confinement avait été plus difficile à vivre que le premier.

Il avait fallu un sursaut, des mots croisés, un feu allumé, une famille réunie, des gestes d’attention, des présents inattendus.

Il avait fallu ces belles et douces chansons de Fip qui m’accompagnaient le soir, ces lectures, ce sentiment d’exister pour un autre.

Il avait fallu ces échanges téléphoniques, ces messages si touchants.

Il avait fallu tous ces partages.

Il avait fallu ce bilan de santé, ces cinq fruits et légumes, ce lait, ce bon fromage frais, ce tendre pain, ces féculents, ces huîtres, et s’y tenir.

Il avait fallu cette joie de retrouver ma forme d’athlète. J’étais un peu de Marseille bien que mes origines étaient de Franche-Comté.

Il avait fallu ces bons souvenirs, me les rappeler, les écrire.

Il avait fallu ces projets, les concrétiser pas après pas : l’Amap artistique, la réédition de mon livre « Le grain de sable et la perle magique » et ma première commande. Les graines semées commençaient à porter leurs fruits. Des emplois, des contrats étaient en vue.

Il avait fallu un déclic, un papier, une allumette, une brindille, une branche, une bûche.

Il avait fallu ce bois mort qui donnait la vie.

Il avait fallu un pudding, un gâteau au chocolat, une crêpe, un poème.

Il avait fallu une plancha.

Il avait fallu ces marches toniques.

Il avait fallu noter le nom des rues.

Il avait fallu des jeux, des défis, des buts.

Il avait fallu le sourire de mon papa.

Il avait fallu un marché à Vertou.

Il avait fallu les vaches écossaises et nantaises. Toujours là.

Il avait fallu le rangement de ma maison presque parvenu à son terme.

Il avait fallu de nouveaux arbres miniatures dans ma maison, un if, un palmier, un avocatier.

Il avait fallu la lecture de ce roman « Cupidon a des ailes en carton ».

Il avait fallu écrire pour tenir. Tous ces instants légers, mélancoliques, joyeux, ces instants de doutes, d’interrogations, d’apaisement, de confiance.

Il avait fallu passer de l’ombre à la lumière, du froid à la chaleur.

Il avait fallu fermer le journal et ouvrir les yeux.

Il avait fallu une bonne étoile.

Il avait fallu renouer avec l’essentiel.

Il avait fallu toi, et toi, et toi… et moi.

Il avait fallu serrer un arbre, sentir sa force me consoler.

Il avait fallu des pleurs et des rires.

Il avait fallu la vie. Un puits et une source.

Il avait fallu l’automne. Le ciel bleu et la pluie.

Il avait fallu tes larmes et mes larmes pour engendrer ce fleuve si beau.

Il avait fallu cette barque si paisible.

Il avait fallu Roméo, il avait fallu Juliette pour oublier la guerre.

Demain les librairies ouvriraient. Demain, des livres m’attendraient. Demain, je partirais à l’aventure dans mon nouveau cercle. Vingt mille pas. Je découvrirais en explorateur la forêt de Touffou. Je caresserais les arbres, je les aimerais, ces arbres, ces arbres qui me protégeaient. Je laisserais l’écureuil vivre libre et heureux. Je laisserais l’Amour renaître tranquillement de ses cendres. Les dessins d’enfants étaient les plus beaux. Je laisserais mon masque et je t’embrasserais. Je n’aurais plus peur, je sauterais les océans pour rejoindre cette île parsemée de braises.

Vingt mille pas.

Les mots s’étaient libérés.

Ils étaient venus comme ils avaient choisi de venir, les mots.

Je leur avais juste permis de se poser sur l’écran de mon clavier.

Telle une sage-femme, je prenais le chemin du Sage-homme.

Il avait fallu ce deuxième confinement pour tracer un cercle qui nous rassemblait.

Un cercle infini.

Il avait fallu la tisane des petits lutins.

Il avait fallu l’imaginaire.

Il avait fallu…

Thierry Rousse

Nantes

Vendredi 27 novembre 2020

« De retour chez Mémé ZaninE »

Réconfort d’un feu

 

Le froid avait l’art de pénétrer tout notre corps jusqu’à notre âme, jusqu’à notre coeur. L’art de nous attirer vers des pentes glissantes, une image de la déchéance, une vulnérabilité, une misère matérielle et affective. L’art de nous dire : « Tu es seul, si seul , profondément seul». Le corps, l’âme, le coeur ne parvenaient point à se réchauffer. Une dégringolade vertigineuse. Je pensais à ces enfants, ces femmes, ces hommes, ceux qu’on nommait « les migrants » , expulsés avec force de leurs tentes sur la Place de La République, à Paris. Où dormaient-ils à cette heure ? Dans le froid ? Sous un carton ? Sous un pont ? Cachés dans les bois à la périphérie comme des bêtes qu’on traquait ? Où en était notre République ? Le migrant était-il assimilé à un potentiel terroriste ? N’avait-il pas fui son pays parce qu’il était menacé par des terroristes ? Ne méritait-il pas notre accueil, notre protection, notre aide ? La bonne nouvelle, parce qu’il y avait toujours de bonnes nouvelles, c’était qu’un grand nombre d’entre nous avions à coeur d’aider notre semblable. Cette devise de « faire à l’autre ce que j’aimerais qu’on me fasse » donnait sens à ma vie. Une loi de l’attraction. Faire le bien attirait le bien.

J’avais le sentiment que, ces derniers temps, trop d’expressions comme « nous sommes en guerre », « nous allons nous battre », « nous allons gagner », finissaient par propager la peur, la violence, la méfiance, les sombres pensées, un état de tensions permanent. L’air était devenu irrespirable et il était temps d’en changer. Ouvrir la fenêtre sur le chant d’un oiseau.

Je recevais au seuil de ma porte des brindilles, des brindilles pour allumer un feu. Sans brindilles, les bûches ne pouvaient s’embraser. Le fort avait besoin du faible pour resplendir. Le feu m’apprenait la vie, l’amitié, l’amour. Une flamme s’entretenait sinon elle s’éteignait. Elle sollicitait mon attention, ma présence, lui donner juste ce dont elle avait besoin, brindille après brindille, branche après branche, bûche après bûche. Suffisamment l’alimenter en bois sans l’étouffer, sinon, elle mourrait. Le froid de nouveau reprendrait alors sa place.

Pour l’heure, la chaleur avait soudain habité tout mon corps, toute mon âme, tout mon coeur. Je me sentais riche, riche d’amour, riche de l’autre. Je me sentais ensemble. Je me disais : « C’est cela, faisons des feux ensemble, retrouvons-nous, réchauffons-nous ! Cessons de nous faire du mal, apprenons à nous faire du bien ! » . N’étions-nous pas tous des migrants sur cette Terre qui nous accueillait ? Connaissions-nous nos origines ? Avons-nous oublié que nos ancêtres étaient des nomades ? Qu’ils cueillaient sur le chemin les fruits de la vie ? Avions-nous oublier de regarder le ciel ? Etions-nous devenus à ce point fous pour piéger les oiseaux avec de la glu ? Il était temps de faire resplendir l’amour, ouvrir nos bras, danser, chanter ! Il était temps de faire revenir les beaux jours…

Thierry Rousse

Nantes,

jeudi 26 novembre 2020

« De retour chez Mémé Zanine »

Qu’avions-nous gagné ?

 

Le Grand Chef avait parlé hier soir, à vingt heures précises.

Qu’avions-nous gagné ?

Nous avions gagné trois heures de promenade au lieu d’une, vingt kilomètres au lieu d’un kilomètre.

Nous étions heureux et le chien remuait la queue.

Clisson se trouvait à trente et un kilomètres de Nantes. Il me faudrait encore être patient pour une nouvelle parenthèse italienne.

J’avais gagné la patience d’attendre.

Qu’avions-nous encore gagné ?

Nous avions gagné l’ouverture des commerces, des bibliothèques, des services à domicile ce week-end.

Nous étions heureux.

Qu’avions-nous gagné si tout allait mieux ?

Nous avions gagné l’ouverture des cinémas, des théâtres, des musées, le quinze décembre, si tout allait mieux.

Nous serions heureux si tout allait mieux.

Qu’avions-nous gagné si tout allait bien ?

Nous avions gagné l’ouverture des restaurants, des cafés, des salles de sport, le vingt janvier, si tout allait bien.

Nous serions heureux si tout allait bien.

Qu’avions-nous gagné les soirs de Noël et du Jour de l’An ?

Nous avions gagné l’autorisation de nous réunir en cercle privé.

Appartenais-je à l’un de ces cercles privés ? Lequel ?

Je serais heureux si j’appartenais à l’un de ces cercles privés les soirs de Noël et du Jour de l’An.

Qu’avions-nous gagné , aujourd’hui ?

Nous avions atteint le pic et maintenant nous allions descendre du pic.

Nous avions gagné le devoir de tout faire pour éviter une troisième vague.

Nous avions tous gagné un rôle à jouer.

La vie était devenue un grand théâtre, dramatique ou tragique. Très peu comique hélas. Le théâtre, nous y étions, des deux côtés, à la fois dedans et dehors. Plus besoin de nous y rendre. Nous devions restés masqués même avec nos amis et nos proches venus de l’extérieur. Un mètre entre toi et moi. Roméo et Juliette se voyaient de moins en moins. La distance avait fini par les séparer. Le banc était vide. Leurs coeurs s’étaient-ils refroidis ou réchauffés au fil des jours et des nuits ?

Nous avions gagné le devoir d’aérer toutes les heures notre maison et nous laver les mains toutes les cinq minutes. Je ne retrouvais plus mon joli savon de Marcel et je me sentais très triste. Où s’en était allé Marcel ? A Marseille ? Il n’était pas bien vu depuis Paris de côtoyer notre bon vieux pote Raoul. Marcel s’était perdu. Dans quel océan ?

J’avais gagné aujourd’hui une question.

Qu’avions-nous gagné, demain ?

Nous avions gagné la vive recommandation de télécharger l’application « Tous Anti-Covid ».

Nous avions gagné la mise à l’écart et l’isolement immédiats des personnes contaminées. Un vague souvenir des léproseries remontait dans mon inconscient.

Nous avions gagné la méfiance, la peur en nous et entre nous.

Nous avions gagné la peur de demain.

Qu’avions-nous encore et encore gagné, demain ?

Nous avions gagné une lueur d’espoir, un sourire, une main tendue, un clair de lune, un amour ? Non, un vaccin. «  Je ne rendrai pas le vaccin obligatoire » avait déclaré le Grand Chef ?

«  – Vous êtes vacciné ? – Non- Désolé, je ne peux pas vous embaucher. Le vaccin est obligatoire pour travailler dans notre entreprise. »

« Tu es vacciné ? – Non. – Désolé, si tu veux sortir avec moi, il faut que tu sois vacciné. Je n’ai pas envie que tu me transmettes ton virus ».

Nous avions gagné encore et encore des conditions pour demain.

Qu’avions-nous gagné comme argent ?

Des aides et des aides, « en veux-tu, en voilà ! »

J’avais gagné la radiation de mes droits à l’allocation au retour à l’emploi si je mettais un terme à ma période d’essai. J’avais gagné le droit d’être puni si je ne me sentais pas à ma place dans un emploi. J’avais le droit de ne plus percevoir aucun revenu du jour au lendemain. J’avais gagné le droit de me retrouver à la rue. J’avais gagné le droit de me taire et de me soumettre. Je n’étais pas le seul.

Nous avions gagné l’argent que le Roi voulait bien nous accorder si nous lui obéissions corps et âme sans exercer notre capacité d’observation, d’analyse, de réflexion. Nous avions gagné le droit de filer droit, tête baissée. Nous avions gagné l’humilité. Etre terre à terre. Savourer la terre. Elle avait le goût du ciel.

Qu’avions-nous gagner en estime de nous-mêmes, en force, en valeur ajoutée ?

« Je suis optimiste, toute crise contient une partie de progrès » nous confiait notre Grand Chef.

Nous avions progressé. Des opérations étaient reportées. Les autres malades devaient attendre. Les hôpitaux n’étaient pas en capacité d’accueillir tout le monde. Les soignants étaient épuisés. On les rappelait de leur lieu de vacances. On saluait leur dévouement. On ne parlait plus de travail mais de vocation. « – Quand rentres-tu à la maison, maman ? – Je ne sais pas, je suis en vocation, mon chéri ».

Qu’entendions-nous par « progrès » ? Nous avons le sens de l’innovation », nous félicitait notre Grand Chef, « nous avons été solidaires comme jamais, cela nous sera utile ».

Nous avions conscience qu’il était essentiel de pouvoir compter les uns sur les autres pour survivre, et, vivre tout simplement, heureux.

Nous avions ce sentiment d’appartenir à une communauté généreuse.

Qu’avions-nous gagné en sagesse ?

Nous avions gagné ce devoir de « nous remettre au savoir et à la science ». Que savait la science ? Ce virus venait bien de ce pangolin ? Qu’était devenu ce pangolin ? Et sa forêt ? Qu’était devenue la forêt du pangolin ? Les hommes continuaient-ils à la détruire , la forêt du pangolin ? Que nous disait la science ? D’aimer et de respecter chaque être vivant ? De prononcer des lois aussi fermes que celles du confinement pour protéger le pangolin et sa forêt ?

Nous avions gagné la sagesse du pangolin et la folie de nos semblables.

Qu’avions-nous gagné en haut de ce pic ?

Nous avions gagné la bienveillance mutuelle.

Nous avions gagné de nous « tenir ensemble autour de nos valeurs ». Quelles étaient vraiment nos valeurs ?

Nous avions gagné le droit de gravir de nouveaux pics, ces vertigineuses montagnes qui nous attendaient, le « terrorisme », le « réchauffement climatique ».

Nous avions gagné une courte pause dans la vallée avant les futurs combats. « Tenons-nous ensemble, nous vaincrons ! » , proclamait notre Grand Chef, concluant avec panache son solo joliment composé par son épouse.

Qu’avions-nous gagner toi et moi ?

Le droit de m’asseoir près de toi, tout près de toi, sur ce banc, et contempler le flot ininterrompu de nos pensées ?

Le soleil n’était jamais loin, se reflétant au fond de nos coeurs.

Nous avions tenu bon, solidaires l’un de l’autre.

J’avais le droit de me replonger dans mes lectures solitaires.

Je suivais d’autres vies. Mérédith, Antoine, Rose. Mérédith avait choisi de prendre ses distances avec Antoine pour réfléchir sur l’amour. S’aimait-elle ? L’aimait-elle ? L’aimait-il ? S’aimaient-ils ? Comment l’amour pouvait ne pas être que de passage, qu’un désir de l’instant ? Comment l’amour pouvait s’ancrer dans la durée ?

La barque était solidement amarrée. Depuis longtemps. Seuls, ces voyageurs l’avaient quitté, Je la contemplais puis reprenais le cours de ma lecture .

« Comment parvenir à l’équilibre stable et heureux dans la relation, éviter les éternels hauts et bas, atteindre un bonheur plus profond et pérenne ? Le juste milieu, pas d’excès, des attentes raisonnables ». (*)

Nous avions gagné cela, des « attentes raisonnables ».

Thierry Rousse,

Nantes

Mercredi 25 novembre 2020

« De retour chez Mémé Zanine »

(*) « Cupidon a des ailes en carton » de Raphaëlla Giordano, édition Pocket

Le temps d’une pause

 

Le pic avait été atteint. Le Grand Chef parlerait demain à 20 heures. Que nous annoncerait-il , le Grand Chef ? Des voix de couloirs laissaient entendre que ses mots changeraient. Il ne serait plus question de déconfinement mais de confinement allégé. Me sentirais-je, demain, allégé ? Reprendrais-je mon envol ? Mes ailes étaient devenues subitement lourdes, très lourdes en ce samedi matin, si lourdes qu’il m’était impossible de soulever une plume de la journée pour écrire.

Nous avions atteint le pic tels des montagnards. La montée avait été éprouvante, incertaine. A tout instant, nous avons risqué une entorse, la perte de nos forces, la dégringolade. Le temps changeait vite en montagne. Nous avions beau nous préparer, nous organiser, prévoir notre équipement, nos réserves, nous n’étions pas à l’abri d’un imprévu. La nature restait l’unique maîtresse. Déterminés, nous voulions atteindre notre but, ce pic. Pourquoi ce pic ? Pour dire : « Nous y sommes, nous l’avons atteint » ? Un sentiment de réussite, de fierté. La fierté des géants. Ce qui nous paraissait immense, très élevé, inatteignable depuis la vallée, nous y étions. Nous découvrions enfin notre vie vue d’en haut. Nous relativisions. Comme nos pairs étaient soudain minuscules, à peine visibles, voire pas du tout visibles. Etais-je comme l’un de mes semblables, invisible, au regard de ce pic si puissant ? Que valait ma vie ? Ma fierté d’avoir atteint ce pic, mon émerveillement n’avait qu’une durée éphémère. Je savais bien que je ne pourrais pas vivre tout là, qu’il me faudrait redescendre en bas, dans la vallée, parmi les miens. J’éprouvais même une hâte, à cet instant, à retrouver mes semblables. La peur en haut de ce pic, tout seul en haut de ce pic, envahissait mes pensées. L’écho de ma solitude n’amplifiait que ma peur. De lui, ne pouvais-je espérer aucune réponse. Descendre, descendre, retrouver les miens ! Je n’avais plus que cette idée en tête. Ma famille, mes amis, mes êtres proches… La convivialité d’un marché avec son fromager, son maraîcher, son poissonnier, le doux parfum d’une librairie, le romantisme d’un jardin ou d’une balade au bord de l’eau, la force d’un arbre, le serrer, l’enlacer… Ecouter battre son coeur… Descendre, retrouver les torrents, les herbes, les dernières fleurs avant l’hiver, les escargots endormis, les araignées fragiles, les fruits de la Passion, la vie … Descendre était devenu mon unique but. La descente pouvait être aussi rapide que risquée, épuisante. Je le savais. La vigilance était de mise.

Dans la vallée, dormaient, paisibles, à cette heure, les vaches. Le temps d’une pause.

Thierry Rousse

Nantes,

Lundi 23 novembre 2020

« De retour chez Mémé Zanine »

Evasion au coeur des Landes

 

Les avions cargos s’affairaient, après les masques, à charger les vaccins à destination de tous les Terriens, ou, presque… Quels pays n’étaient pas concernés par le petit virus Covid ?

Le Grand Chef et le Chef de la Santé prenaient le temps de nous préparer à ce vaccin obligatoire. Etait-il vraiment efficace ? Le Grand Chef ou le Vaccin ? Tout ce qui venait de la première puissance mondiale méritait réflexion. Les Complotistes, car, c’est de ce nom qu’on les avait affublés, criaient à la manipulation. Un virus qui nous aurait été envoyé pour mieux nous asservir et nous contrôler à coups de mesures coercitives, de masques et de vaccins. Ils en venaient à remettre en question l’utilité du masque et les conséquences tragiques de ce virus. D’ailleurs, existait-il vraiment, ce virus ? Le Grand Chef en faisait trop pour certains, pas assez pour d’autres. Tantôt il fallait tout déconfiner, tantôt tout confiner, selon la rive qu’on choisissait, Une peur en affrontait une autre. Tantôt la peur de la faillite, tantôt la peur de la mort. Je me sentais ballotté d’une rive à l’autre. Depuis quelques jours, j’avais choisi une barque abandonnée, au milieu du fleuve. Je m’entretenais avec de magnifiques oiseaux blancs posés sur une branche. Au fil de nos échanges, j’avais fini par oublier l’existence de ces deux rives. Les oiseaux blancs me prenaient sous leurs ailes. Tantôt, je remontais vers la source de mes souvenirs, les plus doux, les plus joyeux, tantôt je descendais vers l’estuaire de mes rêves, les plus fous, les plus heureux.

J’avais noté sur mon carnet trois destinations : la pointe Bretonne, le Cotentin, l’Irlande. L’Italie, Vérone, Venise, je me les gardais au chaud pour plus tard. Les Guides du Routard étaient bien placés tout près de mon oreiller. Je commençais par le Cotentin. La Presqu’Ile de la Hague était une Irlande en miniature, On y trouvait le village natif du peintre Jean-François Millet, l’ « adorable petit port du Hâble, fondé à l’époque romaine », des « hameaux aux délicieuses maisons et fermes de schiste », la maison de Jacques Prévert, Saint-Germain-des-Vaux, un « bijou lové dans un écrin de verdure » où le réseau téléphonique était anglais, les « ruelles étroites et pentues de la ravissante bourgade fleurie d’Auderville », l’usine de retraitement de l’uranium et du plutonium Areva, cinq mille emplois pour la région qui en rêva, le jardin botanique de Vauville face à la mer, mille espèces, une palmeraie, un jardin d’eau, un théâtre de bambous, une demie Lune, une Voûte bleue, il n’y avait pas à me faire scier, une flûte de Pan m’irait bien, les dunes fascinantes de Bi-bi-ville, refuge de nombreux oiseaux et la centrale nucléaire de Flamenville, Flamenville … Tout y était presque parfait… Je remontais jusqu’à la source, un souvenir au coeur des Landes. Un dimanche de « Portes grandes ouvertes ». On les nommait Zadistes. Ils avaient tenu bon face à un projet d’aéroport. La lande était sauvée. Je m’émerveillais de cette sublime forêt, me frayant un passage parmi les fougères. Les cabanes en bois des Résistants avaient été brûlées par les Brigades de la Loi. Un oiseau chantait. Des baisers s’enlaçaient. Le temps s’était arrêté. Un couple d’amoureux venu d’Espagne se recueillait au milieu de ce temple de la nature. On les nommait Zadistes. Des paresseux aux cheveux longs, à la marge du progrès économique. Des empêcheurs d’avancer. Ils avaient sauvé ce qui nous était de plus précieux. Je visitais leur ferme, leur scierie. Les Zadistes travaillaient, n’en déplaisait à notre Roi. Les serfs s’étaient affranchis. Les deux mains du travail pouvaient se joindre avec plaisir, s’aider et s’aimer. Les Oiseaux blancs se posaient sur le toit de la grange de l’Avenir. Des femmes et des hommes libres dansaient. Des enfants riaient. On donnait ce qu’on avait pour un repas délicieux. Une longue table. Des amis. La vie, enfin. Une fin d’été. Un dimanche, Au coeur des Landes. Notre-Dame, Emma, avait les plus beaux yeux du monde. Il n’y avait plus d’avions cargos. Que des oiseaux. Que des oiseaux…

Thierry Rousse,

Nantes,

Vendredi 20 novembre 2020.

« De retour chez Mémé Zanine ».

Le conte et le théâtre font-ils bon ménage?(1)

 

J’avais découvert le conte par l’intermédiaire d’une amie, Mireille, il y a vingt trois ans. Mireille m’avait invité à des contées à la Maison du Conte de Chevilly-Larue. Je suis revenu au conte dix années après pour en approfondir sa connaissance et m’exercer à cet art de la parole à travers deux stages, l’un animé par Geneviève Bayle-Labouré, le second par Abbi Patrix. Je me sentais attiré par les histoires et la capacité qu’une conteuse, qu’un conteur avait de les rendre vivantes en nous les transmettant sans décor, sans costume, sans accessoire à part un instrument de musique pour certain-e-s. Elle, il nous transmettait ces histoires par sa propre voix, son corps, son regard, son souffle, par ce qu’elle, qu’il, était, sa propre nature, son énergie. Je voyais chez le conteur, la conteuse, un-e sage, un-e visionnaire, un-e prophète, une personne, en tout cas, généreuse, qui me voulait du bien, qui savait rencontrer mon regard, me traverser, me toucher, qui me connaissait d’un regard, l’instant d’une rencontre.

Certes, je découvrais une variété de manière de conter. Il y avait le conte qui était davantage joué, théâtralisé pour les enfants, et le conte pour les adultes, davantage narré. Un point commun étaient le rythme, l’engagement corporel, la musicalité.

Il y avait les contes du répertoire traditionnel et les contes inventés. Les enfants étaient captivés lorsque Boris jouait son conte « Le papillon qui ne savait pas voler » tout en faisant participer les enfants.

Les conteurs qui se revendiquaient être de « véritables conteurs », a contrario des autres qui se disaient « conteurs » mais qui ne l’étaient pas à leurs yeux, ne pouvaient pas dissocier le conte de son patrimoine originel, toutes ces histoires colportées de bouche à oreille, depuis l’apparition de l’humanité, et rassemblées dans de précieux recueils avec leurs nombreuses variantes. Un conteur se devait d’en connaître une bonne partie, d’en connaître leur sens, souvent caché, d’être habité par ces contes, nourri de ces contes, et d’enrichir chaque jour sa besace de contes. Découvrir tous ces contes me fascinait, j’en lisais un bon nombre, les contes collectés et écrits par Perrault, Grimm, Henri Gougault, les facéties de Nasreddin, les Mille et Une Nuit, les contes de sagesse… Certes, dès que le conte était écrit, il n’était plus à proprement parlé un conte. Le conte appartenait à l’oralité. Lorsqu’il entrait dans la littérature, son propos était souvent dénaturé. Lire un conte, apprendre par coeur un conte écrit, ce n’était plus conter. On basculait dans les registres de la lecture à haute voix et du théâtre. Le conte et le théâtre ne faisait pas bon ménage. Les conteurs, avaient besoin, sans doute, pour faire reconnaître leur art à part entière de dénoncer les comédiens qui s’accaparaient un conte pour le lire, le raconter, le jouer, ces comédiens attirés par le conte qui voyaient dans celui-ci, pour certains, l’opportunité d’élargir leur palette de propositions.

Naissait-on conteur ? Le devenait-on ? Un peu des deux sans doute.

Le griot africain me fascinait par sa capacité de rendre vivant un conte, de l’incarner, par son énergie, son rythme, sa musicalité, sa transformation physique. Il entrait en transe, habité littéralement par le conte dont il accouchait.

Le duo de Mouv’L’OReille, composé d’Ariel, conteuse, et de Bérangère, musicienne, m’amusait et me séduisait par son art de détourner les contes afin d’en retrouver leur sens originel. J’aimais ce côté « provocateur », « rock », à la manière d’un Hubert-Félix Thiéfaine, conteur à sa façon, à travers la chanson.

Patrick Rigault, que j’avais invité au festival « Rencontres au Théâtre des Cinq Sens », me captivait par ses récits des Mille et Une Nuits qu’il savait si bien nous faire entendre, voir, sentir, goûter, ressentir.

Mon problème avec les contes du patrimoine était que je ne comprenais pas tout. A un moment donné, l’histoire se compliquait et je perdais le fil. Peu importe, me disait-on, de ne pas tout comprendre aux contes, ils font leur chemin inconscient en toi, ils te guérissent. .Je ne parvenais pas à me sentir traversé par un conte si je n’en comprenais pas le sens, même si je lâchais prise et laissais mon inconscient prendre le relais. Me manquait-il les clefs pour entrer dans cet univers ? Les codes ? Le langage ? Les symboliques ? Le rite d’initiation ?

Je découvrais la complexité du conte, l’architecture propre à chaque genre : les contes merveilleux, les légendes, les contes étiologiques, les randonnées, les contes mythologiques,fantastiques, d’avertissement, de sagesse, les récits de mensonge, les fables… Propp mettait en lumière la structure immuable des contes merveilleux : une situation initiale, une perturbation, la quête (le héros qui va résoudre cette perturbation), la situation finale (toujours heureuse).

Pour être reconnu « conteur », je devais inévitablement passer par cet initiation, cette connaissance des contes, de leur structure et de leurs messages codés.

Tout ce long chemin restait à parcourir. J’aimais écrire des histoires, et interpréter un personnage qui racontait ces histoires, un personnage qui révélait, certes, une partie de moi, mais qui restait, malgré tout, un personnage. A ce titre, j’étais classé dans la catégorie « Théâtre » et non « Conte ».

Certains disaient qu’on pouvait être conteur et raconter des histoires actuelles, collectées, pourvu qu’on s’appuyait sur la structure du conte.

Conte ou théâtre ?

Au contact du metteur en scène Sébastien Vuillot, je fis évoluer mon spectacle « Mon Pote Agé » vers le conte. Je quittais le personnage de Barnabé le Jardinier que j’incarnais pour être moi, Thierry, qui raconte cette histoire. Ce changement de position me fit accéder, soudain, à une très grande liberté et une clarté de l’histoire. Je replaçais Barnabé comme personnage dans l’histoire, l’enfant Théo et les autres personnages évoqués. Je pouvais, grâce à ce changement de position, être en prise directe avec mes auditeurs, et leur transmettre cette histoire. Il me restait à demeurer dans l’oralité, cette oralité qui avait été à la genèse de mon récit, chose plus difficile quand les mots commençaient à se poser sur le papier… Le danger de glisser vers le théâtre, l’interprétation d’un texte était très présent. Chose ardue également, lorsque dans ce récit, j’y introduisais des passages dialogués et une scène de théâtre à la fin du récit.

Conte et théâtre, font-ils bon ménage ? La question reste posée… Une aventure à suivre !

Thierry Rousse,

Nantes,

20 novembre 2020

« Le théâtre et le conte font-ils bon ménage ? (1) »

Parenthèse italienne

 

En ce jeudi 19 novembre 2020, qu’avais-je envie d’écrire sur l’actualité ? La veille, j’avais décidé de ne parler que de bonnes nouvelles. Il m’était fort difficile de faire marche arrière. BFMTV relatait heure par heure le procès d’un meurtre atroce. Par-ci, par-là, sur les actualités en ligne et sur les journaux, j’arrivais à glaner de bonnes nouvelles. Pas suffisamment pour communiquer l’euphorie mondiale. Il aurait fallu que j’achetasse chaque jour au moins trois à quatre journaux différents pour accéder à un nombre convenable de bonnes nouvelles : « Le Monde », « Libération », « L’Humanité », « La Croix », ça se disait «  que j’achetasse » ? J’avais limité depuis le début du mois mon budget « Presse » afin d’équilibrer mes comptes. La Presse pouvait peser très lourd dans mon budget. Je m’allégeais de quelques mots et de nombreux maux. L’actualité nous appartenait qu’en infime partie. Ne pas voir les drames humains, c’était, il est vrai, un peu faire l’autruche. M’étais-je mis à faire un peu l’autruche ? Peut-être… J’avais rentré ma tête dans le sable chaud. J’avais froid en cette fin de journée. Une envie de me réfugier chez Mémé Zanine autour d’un bon potage de pommes de terre et de carottes. Un désir de chaleur, la chaleur d’une présence. Mémé Zanine m’accueillait et me contait ses histoires au coin du feu. L’histoire d’un colibri. Faire ma part. Ma petite part. Me réjouir de chaque petit pas accompli. Peu à peu, un sourire revenait. Une tendresse. La plus belle actualité était celle qu’on écrivait de notre plus douce plume. Je me souvenais d’une escapade en Italie, à trente minutes de Nantes : Clisson, la ville italienne, capitale du vignoble nantais, que je découvrais depuis la terrasse du domaine de La Garenne Lemot. Le sculpteur François-Frédéric Lemot, de retour de son voyage à Rome, de la Toscane à l’Ombrie, charmé par tant de beautés, avait choisi de les transposer ici. Au début du XIXème siècle, il dessinait en cette contrée, dernier rempart de la Bretagne, dévastée lors des guerres de Vendée, son Italie. Tuiles rouges, pins, vignes, villas, rochers, grotte, temples antiques, obélisque… paysages vallonnés où se glisse toujours paisiblement la Sèvres. Tout était là. Son rêve devenait réalité, et le mien, aussi. Il ne me restait plus qu’à m’asseoir. Emma me souriait. Nous regardions tous les deux l’eau couler. C’était simple finalement le bonheur. Un instant de silence. Regarder l’eau couler, une feuille, une fleur, un nuage, un reflet… Les nouvelles étaient bonnes. Jazz à Fip accompagnait nos soirées bleutées au bord de l’eau. Le déconfinement se ferait tout doucement, vague après vague. La vie s’écoulerait, le temps, les rêves, d’un ruisseau à l’autre. Une feuille, une fleur, un nuage, un reflet… Tout à côté, c’étaient les cris du Hellfest, un travelling qui nous faisait rire. A cette heure, je préférais une musique classique. Piano et violon. L’actualité n’avait plus d’emprise sur mes pensées. Mon journal changeait de bord et de rives. Je voyais le monde d’un autre point de vue. Du point de vue de Roméo, peut-être, déclamant des vers à sa Juliette au balcon de Vérone ? Ou, du point de vue de Cyrano, à Bergerac, écrivant ce qu’il ne pouvait vivre ? Je m’asseyais contre un arbre, blessé au coeur. Une flèche m’avait transpercé. La nouvelle était bonne. La paix était revenue dans la contrée. Nous étions venus, un dimanche, nous y ressourcer et semer nos graines de tendresse. Les roses poussaient bien le long des remparts. Le PMU, Petite Maison Utopique, nous avait ouvert ses portes sous les halles. Une artiste en contrebas sculptait un visage. Le château protégeait son joyau. Clisson, la belle italienne, à mille pas à vol de colibri. Plus douce était la vie…

Thierry Rousse,

Nantes,

Jeudi 19 novembre 2020.