En avril découvre-toi d’un fil

Un jour

Le mercredi vingt neuf mars deux mille vingt trois

Ainsi défini sur mon calendrier

Me dire que dans quarante six minutes

Ce jour sera fini

M’interroger

Ai-je bien vécu ce jour ?

Ai-je fait ce que j’avais à faire en ce jour d’essentiel ?

Et si c’était là mon dernier jour de vie

En serais-je satisfait ?

Qu’aurais-je pu faire de mieux ?

Qu’avais-je râté

Ce mercredi vingt neuf mars deux mille vingt trois ?

Aurais-je pu vivre autrement cette journée

Comme un roi ?

Partager un repas convivial entre résidents

Plutôt que de me retrouver seul devant un écran ?

Parfois dans la vie

Il y avait ces râtés, ces oublis

Ces « j’aurais dû choisir ceci plutôt que cela »

« Faire ceci plutôt que cela »

Ecrire, téléphoner, rendre visite à …

Travailler moins ou travailler plus

Ou mieux définir mon travail

L’axe de mes rails

Choisir, faire, définir

Des actions qui, inlassablement, se répétaient

Au carrefour de mes chemins

Apprendre avec le temps

Sentir les chemins qui me mèneraient vers la lumière

Et les autres qui me perdraient dans l’incertitude

La spirale d’une chute vertigineuse

Compter mes heures et le sens de chaque heure

Chaque minute, chaque seconde

De souffle

Et de vie

Mercredi vingt neuf mars deux mille vingt trois

Interroger chaque seconde

Chaque minute

Chaque heure

Chaque souffle

Des kilos de soi d’errance

Sur la balance d’un temps fragile

Plus que vingt minutes

A vouloir rattrapper ce jour

A croire à l’utilité de chaque instant accompli

De la main invisible qui me guidait

Si je parvenais seulement à l’écouter

Regarder la couleur du ciel

Des années qu’il et elle ne s’étaient pas retrouvés

Le hasard faisait parfois bien les choses

« El color del cielo » (1)

Un palace au bord de l’eau

Lointain souvenir d’un passé

Deux mille vingt trois

Plus que dix sept minutes

Le temps de me relire

Trouver des rimes

Un jour d’amour

Le mercredi d’une vie

Entre des sacs éventrés

Et des déchets brûlés

Ville miroir d’un monde en péril

Déclassé

Plus que neuf minutes

De violence et de cris

Me blottir dans ma hutte

Et puis zut

Me dire que ce jour sera fini

Et puis tant pis

Avais-je bien vécu

Vingt neuf mars ?

Me consoler

Sur mon calendrier

J’ai fait ce que j’ai pu

Vers ta source je pars

De toute l’eau que j’ai bue

Des beautés de tes images

Radieux paysages de montagnes

Une gare de nulle part

Une minute dans une bulle

Minuit l’âme déambule

J’écris à Dieu

Au-dessus de mes rues

Quelque graffiti

En avril

Découvre-toi d’un fil

Infini

Thierry Rousse

Nantes, Mercredi 30 mars 2023

« Une vie parmi des milliards »

(1) « El color del cielo » film de Joan-Marc Zapata

Festival du film espagnol, Le Katorza, Nantes

La boucle infinie

Finir ma vie

Presque là où je l’avais commencée

Presque

Presque à l’affirmation de mon existence

Presque au printemps de l’adolescence

Presque à travers la poésie, la littérature, le théâtre, la philosophie

Presque là

Dans la résonnance des sons

Les bords pluvieux d’une Loire

Tourbillonnant entre marées et courants

Presque là

Le jeu des correspondances

Du bassin Saint-Félix au stade Marcel Saupin

Jeu des miroirs teintés

Qui te font voir les paysages autrement

Presque par des récits de voyage

De l’Italie à la Colombie

Presque

De la Provence à Barcelone

Presque

Franchir la frontière de la voie ferrée

Ilôt d’indépendance

Ilôt de solitude

Cinq balles à bout portant

Devant les yeux des enfants

Presque

Carnets de reportage

Où sensations, souvenirs et faits s’entremêlent

Presque

Désir d’être journaliste

Rien qu’un désir

Eric Blair ou George Orwell ?

Changer de nom, de destinée

Où étais-je né ?

Quel âge avais-je ?

Quelles vies avaient composé ma vie ?

Une vie parmi des milliards

Je ne savais que répondre

Je me perdais dans les soustractions

Enlacements d’une presqu’île

« J’ai un doute, as-tu soixante ans, es-tu encore en âge de travailler ? »

Je calculais

A quelles années-lumière étais-je de l’âge de la retraite

De l’âge fatidique qui me ferait basculer dans la catégorie des séniors

Des grabataires déjà un pied sous Terre ?

Presque

Et pourtant il en existait des rebelles encore vaillants avec toutes leurs dents

Jeunes d’esprit, amoureux de la vie qui la croquaient à pleines mains

Presque

Je veux des noms, je veux des bouches

Au zénith de ma finitude

Au hasard ou par Providence ?

Hubert-Félix Thiéfaine

Soixante quinze ans déjà et encore à chanter ses longs poèmes

Avec l’éloquence des premières fois

Sa voie me redonnait aisance

Vingt ans se dessinaient devant moi

A dix-sept ans, je rêvais d’en avoir vingt sept

A cinquante cinq, trente cinq

« On n’est pas sérieux quand on a dix sept ans » (1)

Tout recommencer de ma vie en mieux

Les quarante neuf trois ne m’arrêteraient pas dans mon élan

Qui déciderait de la fin de mon expédition terrestre ?

Quel roi aurait pouvoir sur ma vie de palfrenier ?

Je descendais de mon grenier

J’abandonnais l’écorce de mon corps

Pour la sève de mon âme

« As-tu des enfants ? As-tu une femme ? » me demandait cette petite fille de sept ans

Là non plus je ne savais que répondre

Que possédais-je de la vie

Rien sinon son souffle

Que laisserais-je derrière mon ombre

Qu’une tombe abandonnée ?

Qui viendrait me voir

Les herbes folles du Père Lachaise

Le vol d’une hirondelle

L’éclat du soleil

L’impétuosité d’un vent glacial

Les larmes du ciel ?

J’étais au fond peu de choses

Qu’une poignée de terre entre tes mains invisibles

J’énumérais les sons juste par passion

Sans compter les pieds

Juste un mouvement de pas maladroits

Sur le parquet de l’oubli

Des « i », des « é », des « ions », des « en » de balbutiements, d’éjections verbales

« ale » s’ajoutait à la fête des mots

« o » triomphait

Hôtel silencieux

Partir sans faire de bruit

Dans le tumulte du monde

Regarder par le trou de la serrure

Génération ascensionnelle

Tous genres confondus

Embrasaient les rues

Brûlaient les poubelles de la consommation

Dans les ruelles pavées des colons

Et légionnaires affolés

Le capitalisme n’avait laissé derrière ses idéaux

Qu’un vaste chaos

Juste la fin de l’humanité

Sans sommation

Tout était possible à présent

L’imaginaire nous était rendu

Entre chaque groupe de mots des espaces à inventer

Tout était à écrire des doigts d’une femme

Ou presque

« L’amour viendra, et il aura tes yeux » (2)

Thierry Rousse

Nantes, dimanche 26 mars 2023

« Une vie parmi des milliards »

  1. Arthur Rimbaud
  2. Emmanuelle Bayamack-tam, « Arcadie », édition P.O.L.

Le printemps de la démocratie

49.3

49.4

49.5

49.6

49.7

49.8

49.9

49.10

Qui disait mieux ?

Ces nombres en devenaient ridicules

Comme ce roi devenu fou

Qui ne savait plus écouter

49.11

Ce roi qui professait sa litanie

Derrière son pupitre

49.12

Ame désemparée qui tenait à son pouvoir bien plus qu’à nos désirs

49.13

Roi qui se protégeait derrière son armée de légionnaires

Autant de corps soumis à ses ordres

49.14

Songeaient-ils seulement à une autre campagne ?

49.15

Pour qui obéissait-ils le roi et ses légionnaires ?

49.16

Je ne pouvais rester ainsi

A observer debout derrière ma fenêtre

Le peuple à bout pris au piège

Rassemblé sur un miroir d’eau brisé

49.17

Le théâtre avait toujours été le lieu du dialogue

De la confrontation qui faisait naître un monde nouveau

Epris de liberté et de fraternité

49.18

Les poètes avaient toujours été des voix

Qui proclamaient la justice

49.19

Des mots qui descendaient dans la rue

Des feux d’artifices de baisers et de caresses

Des arcs-en-ciel d’étoiles

Pour croire encore à l’enfance

49.20

Je descendais

Un parmi des milliers

A refuser ce fatalisme

N’être qu’un sujet soumis

Obéissant

A la folie des temps

49.21

Je défendais ma liberté de penser

De réfléchir, d’analyser

De me relier à l’essentiel

49.22

Un nuage piquait nos coeurs

Cette grenade à nos pieds

Lancée par un légionnaire

Avait-il seulement aperçu cette dame

Sur son fauteuil roulant

Passant à l’instant devant ses yeux ?

49.23

Ce roi dans sa tour s’obstinait à avoir raison

Méprisant la saison

Déplaçant de case en case ses pions

Comme des morpions

49.24

Où était la braise de cette violence

Qui enflammait le ciel

Et nos rêves ?

49.25

Le printemps jaillissait

Des éclairs

Nul besoin de lunettes

Pour me transporter dans un autre monde

La beauté de tes fleurs

Leur parfum me guidait

M’enivrait

Je te restais pour toujours fidèle

Non pas toi

49.26

Sur le tableau noir

De ton roi Napoléon

J’effaçais tous tes nombres

Et j’écrivais

Avec le sang de nos vies

Fièrement

Ton nom

Démocratie.

Thierry Rousse

Mercredi 22 mars 2023

« Une vie parmi des milliards »

Le 49.3 de la poésie/sortir de nos hivers

Et là

Un samedi

Je traversais

Des poubelles entassées

Et là

Un samedi

J’escaladais

Des sacs bleus et jaunes éventrés

Et là

Un samedi

Je ne voyais qu’un abîme noir de l’autre côté des sacs

Qu’une chute vertigineuse

Des rues qui s’enflammaient

Des fleuves de cendres

D’immondices

D’éclats de cette société de consommation

Parvenue à sa fin ultime

Une société gouvernée par trop de vices

Vices de toutes sortes de sévices

Pillant en toute impunité la Terre

Les rats eux dansaient d’allégresse

Reprenant possession de la ville

Quand

Tout là-haut

Dans son château

Le Roi ne savait plus ni écouter ni dialoguer

Il faisait régner

A coups de 49.3

En toute impudence

Sa démocratie

Dans un silence

Imposé

Dans la plus camouflée des violences

A coups de renforts

De fourgons blindés

De matraques et de cuirasses

A coups de chevaliers

Qu’il faisait avancer sur son échiquier

Echecs et décadences de son royaume

Qui était le fou du roi dans cette histoire

Où se cachait sa dame

En haut de sa tour emmurée ?

Changer d’air

Entrer dans une boîte obscure

Et ne plus voir la réalité

Que par écran interposé

Charlie s’empiffrait jusqu’à en mourir (1)

Traînant derrière lui son chagrin d’amour

Sa culpabilité d’avoir abandonné sa fille

Devait-il toujours se tourner vers son passé

S’interdire de vivre

Porter la mort de son compagnon comme une croix

Telle une baleine échouée qui ne sentait même plus

Sur sa peau lisse l’harpon qui le retenait ?

Devait-il s’inventer une maladie comme nouvelle amie pour survivre

Pour juste qu’une âme charitable soigne un peu son coeur

Espérer un « je t’aime » qui ne lui sera jamais dit ?

Charlie se cachera pour ne pas être vu des gens

Pour passer inaperçu

Et disparaître discrètement de ce monde

Avant que la lumière du printemps ne le ramène au jour

Dans une autre salle de cette boîte obscure

Emily rêvait de liberté (2)

Cette liberté de penser et d’aimer

Ses proches la jugeaient « bizarre »

Elle était juste elle-même

Sincère avec ses sentiments

Avec ses sensations

Juste dans la vérité

Juste elle

D’Emily je retiendrais ces mots

« Il n’y a qu’un seul bonheur dans la vie : aimer et être aimé »

Il était temps, oui, de sortir de nos hivers

Accueillir ce présent

Déposer notre croix sur le chemin

Nous sentir enfin légers

Prêts à aimer et à être aimés

Retrouver le véritable sens de la vie

A quoi me sert d’être né

Et là

Ce samedi

A la cime de ces sacs enchevêtrés

Jaunes et bleus

Je préférais

Au 49.3 de notre roi

Celui qui nous rendait libres

Le 49.3 de la poésie.

Thierry Rousse

Nantes, samedi 18 mars 2023

« Une vie parmi des milliards »

( 1 ) The Whale de Darren Aronofsky

( 2 ) Emily de Frances O’Connor

Les années en marche

Quel âge as-tu ?

A cette question, je ne savais plus quoi répondre

J’avais oublié mon âge depuis mes trente ans

Je n’en avais qu’un vague souvenir

Une naissance

Du néanmoins ce qui m’avait été rapporté

Par mes parents

Du peu que j’en savais

Et de ce que j’en avais cru

De ma mise au monde

Un trois octobre mille neuf cent soixante sept

A la Garenne Colombes

Le nombre m’allait bien

François rejoignait le ciel

Précisément le trois octobre mille deux cent vingt six

A Assise

Et me laissait ce présent

Me sentir bien jeune par rapport à lui

Traversé par un vol d’hirondelle

Alors je comptais pour toi

Comme un poète compte ses pieds

Comme une poètesse compte ses doigts

Alors je cherchais à soustraire

Deux mille vingt trois de mille neuf cent soixante sept

Et déjà je me perdais

A cet exercice d’articulation

Rien qu’un vague souvenir d’alexandrins

Douze syllabes et puis des rimes

A m’efforcer à les croiser, à les embrasser

Piètre poète que j’étais imitant mes maîtres

Baudelaire, Verlaine, Rimbaud, Mallarmé, Corneille et Racine

Contemplant au-dessus des toits la cime de mes rêves

Déjà une

Au

Et de deux

Dessus

Des toits

Bien cinq

La

Six

Cime

Sept ou huit

Plus muet grâce à de

Neuf

Mes Rêves

O désespoir !

Onze syllabes !

Je n’avais pas mon alexandrin

Ma Muse m’avait quitté un beau matin sur le chemin

Et je pleurais au fond de mes poches percées

Délaissant le coeur amer de mes alexandrins à peine nés

Et tout ce cher baragouin de baratin

Vingt trois ans et trente trois ans m’allaient à merveille

Pour ne pas m’avouer devant la glace embuée

Que j’avais bien cinquante six ans selon les règles de l’arithmétique

Je délaissais aussitôt les chiffres pour les mots du coeur

Le temps sur moi n’avait aucune emprise

Il glissait comme un vide arbitraire

Que des horloges avait conçu

Je me sentais éternel sous la douche

A l’intérieur d’un corps nu

Qui chaque nuit renaissait

Les botanistes m’examinaient dans leur aquarium

Greffaient sur mes feuilles des micros

Afin d’écouter le son de mes amours

J’avais vingt ans

Et la moitié de mes dents

Et la fougue palpitante d’un Théophile

Poète fou de son art d’aligner les sons à l’état brut

Plus tard Christian Bobin m’allait bien

Sur le bord du chemin

Le printemps des amoureux

De ces petits vieux qui se tenaient la main

Auprès de toi je rejoindrai le ciel

Comme une colombe qui se posera sur ton sein

« La nature est une guérison en marche » ( 1 )

Cette dernière phrase, je te l’avais volée pour m’envoler

Quelques lettres pour me faire aimer

Les autres, tu les avais oubliées, supprimées de l’écran de tes yeux

Ainsi était la vie

Des perles de pluie

De ces royaumes dont on rêvait toujours

Dans le désert de nos nuits

Quel âge avais-je ?

De pierre, de fer, de sang et de désir

L’âge d’une plume légère

Qui cherchait dans un jardin à être utile

Rien ne serait plus terrible

Que de passer à côté d’une vie

L’écrire sans la vivre

Je posais mon crayon

Qui déjà n’existait plus

Ni mon buvard ni mon encre

Je songeais à chacune de toi

J’aurais aimé tout relire

De toutes ces correspondances disparues de ma vie

Que faisais-je au milieu de ce match de foot-ballon anglais

A observer un jeu dont je ne comprenais plus les règles ?

Défilé de drapeaux d’années en marche

L’océan de tes yeux étaient au bout

Qui m’attendait.

Thierry Rousse

Nantes, jeudi 9 mars 2023

« Une vie parmi des milliards »

(1) Christian Bobin, « La grande vie », édition Gallimard

L’être invisible

Qui t’a vu ?

Qui a parlé de toi ?

Qui a dit ton nom ?

Qui t’a regardé en face ?

Qui t’a embrassé ?

Qui a aimé le son de ta voix ?

Qui t’a dit au fond

Que tu étais belle

Que tu étais beau ?

Qui ?

Qui a dit aujourd’hui que c’était ta journée

Au fond de cette menue blibliothèque

L’air de rien

Oublié.e

Confondu.e à la couleur de ses livres

L’expression muette de ton désir retenu contre un mur ?

Qui ?

Qui a dit

Je veux te voir, te toucher

Qui ?

Qui t’attend sur le quai de la gare de Nantes

Cette Rousse au chocolat

Qui te sourit au matin

Qui t’offre son bouquet de pâquerettes

Qui

Son parfum du ciel

Ses mots n’ont ni notes ni menottes

De son slam

L’âme te délivre de sa compétition

Le coeur n’a qu’une ambition

Aimer

Qui t’écrit chaque jour les mots doux

Qui réconfortent tes heures vides ?

Qui dit de toi du bien

Qui parle de toi en bien-être

Une chaise ?

Tu cherches encore tes mots

A travers le tumulte des rues

Un fauteuil de cuir t’offre ses bras

Café et caramba

Encore tu te perds

Tu t’en vas

Qui te remercie

Le sourire des anges ?

Qui te voit autre qu’un simple outil de travail

Une dernière cotisation avant de prendre ta retraite ?

Qui te voit autre qu’une roue de secours

En attendant mieux, la princesse idéale ou le prince charmant ?

Qui te voit autre qu’une plus value dans sa vie

Qu’un intérêt sur son compte en Suisse ?

Qui ?

Qu’une marche de plus à gravir ?

Toi

L’être invisible sous la Terre

Quelque part

Sur la cime d’un arc-en-ciel

Qui accompagnera tes mots de notes

Au dernier soir de ta vie

Alité.e à tes rêves ?

Qui s’envolera sur ton dernier souffle ?

Qui t’aimera enfin ?

Une plume d’ange

L’oeil de la nuit étincelant

Toi, le géant des océans

Toi, le goëland

L’enfant t’emportera sur son cerf-volant

et t’offrira son plus beau dessin

Du silence

D’un cri

Du tronc noué des hêtres

Tu es né.e, être invisible

Tu as regardé un visage

Et tu l’as aimé pour la vie

Ce bourgeon de ton coeur.

Thierry Rousse

Nantes, mercredi 8 mars 2023

« Une vie parmi des milliards »

Simplement dormir

Simplement dormir

Simplement entrer dans la nuit

Etait-ce si simple d’entrer simplement dans la nuit

Cogner à sa porte discrètement ?

Pouvais-je m’endormir chez toi

Fermer les yeux là

Oublier le jour

Ne plus penser

Songer

Songer

Une parcelle d’âme dans la nuit

Me laisser traverser par tes doux nuages

Tes cocons flottants

Etourdis

Tantôt blancs

Tantôt gris

Tantôt noirs

Me réveiller en sursaut au milieu de toi

Bain Rouge d’ivresses

Etre accueilli par tes éclats de rire

Ou bien tes cris

Tes grincements d’automobiles

Tes déferlements de trains de marchandises interminables

Où allait ton monde

D’une gare à un port

De la terre à ses océans

Exils nocturnes

Interdits d’exister

M’efforcer à retrouver le sommeil

Me battre avec les plumes de mon oreiller

Oiseau craintif migrateur

Qui avait perdu sa boussole

Les lumières envahissaient mes nuits

Les pensées triomphaient

Occupaient progressivement tout mon esprit

Qui n’avait qu’une hâte

Se lever et passer à l’action

Cocher des cases

Duel entre la déraison de mon âme et la raison de mon corps

Trop tôt bien trop tôt encore

Agacement de ne plus pouvoir simplement dormir

Simplement reposer mes idées

Une bataille se déclenchait

Entre les puissances de jour et de la nuit

Je cueillais cette sombre dame

Je l’observais

Je l’écoutais

Je veillais ses silences obscurs

Qui aimait

Qui travaillait

Qui souffrait

A cette heure

Tardive

ou

Matinale ?

Qui naissait et disparaissait de chaque côté ?

Les nuits étaient bien longues et courtes à la fois

Je lisais tes bobines de mots

Tes fils qui s’échappaient du temps

Qui s’enmêlaient et s’enlaçaient

Toi

Christian Bobin

Natif du Creusot

« Les livres sont des secrets échangés dans la nuit » (1)

Thierry Rousse

Nantes, lundi 6 mars 2023

« Une vie parmi des milliards »

(1) Christian Bobin, « La grande vie », édition Gallimard

F R O N T I E R E

F r o n t i è r e

Fièrement je te traverse

J’aime tes mille visages sur ton visage

J’aime tes rires

J’aime tes pleurs

J’aime tes doutes

J’aime tes colères

F r o n t i è r e

J’aime tes lumières

J’aime tes nuits

J’enjambe tes fleuves de mots déversés

F r o n t i è r e

Je traverse avec mes jambes de géant tes ponts

Car rien n’existent que tes neuf lettres invisibles

Si je les ai bien comptées

F r o n t i è r e

Que tes neuf lignes arbitraires

D’errances et de guerres

Tracées à la craie noire du sang

Que la première pluie de la Terre effacera

F r o n t i è r e

J’ose ta différence

Les poches percées

Un clair de Lune dans ma besace

Et plein d’étoiles sous mes pas

F r o n t i è r e

J’ose ta rencontre

Comme un aimant qui m’attire

Je m’enivre de tes mille saveurs

Je me remplis de ce qui me manque

F r o n t i è r e

J’aime ce qui me bouscule

Ce qui vient de loin

Des fêlures

Des coeurs mis à nu

Au détour de tes rues

De tes tours

Sous tes étagères

F r o n t i è r e

Je suis un étranger à moi-même

Un lieu unique

Absent

Transparent

Un tas de sales gosses

Une bande de saltimbanques

La part inconnue de mon être

Que je découvre chaque jour

Chaque nuit dans chaque pays

Imaginaire

F r o n t i è r e

Je suis le stylo

Je suis la feuille

Je suis l’encre oubliée

Riche de toi

Un végétal

Un animal

Un enfant

Devant tes yeux

Blessé

F r o n t i è r e

Au soir de mon chaos

« La grande vie »

M’apaise

Ton livre ouvert

Christian Bobin

Tes mots, encore tes mots, toujours tes mots

Je te lis à l’infini

Lié à ton désir

Noué à mon désir

Homme et femme

« J’ai cherche un abri, un lieu humain. Je l’ai trouvé…

C’est une chose bien dangereuse que de lire »(1)

Thierry Rousse

Nantes, vendredi 3 mars 2023

« Une vie parmi des milliards »

(1) Christian Bobin, « La grande vie », édition Gallimard

Espace(s) chuchotés

Par une pluie glaciale

Je traversais les espaces

Les parkings

Les allées

Les ronds-points

J’allais à l’atelier des images

Qui m’attendaient sans étoiles

L’art contemporain

Avait toujours cet art de me renvoyer à rien

Me souvenir de rien

Ne rien comprendre à ce que je voyais

A ce que je lisais

N’être rien

Qu’un regard perdu

Et pourtant

Il me restait peut-être

Une image

Une sensation dans ce rien

Peut-être même deux images ou trois

Une vidéo

Un mot

Peut-être même

Fallait-il tout ce rien autour

Cette incompréhension de ma part

Devant bon nombre d’images

Pour que l’une d’entre elles me touche

Me percute le coeur

Que j’arrête là devant elle mes pas

Un homme nettoyant le carrelage de sa maison

Ce qu’il lui restait de sa maison

Ces carreaux

Soigner le peu oublié pour exister

Aux portes de sa cité

Ce qui lui restait de beau

Ce qu’il aimait

Lui

Cet homme

Hors du temps

Un autre homme sur une scène

Frappant le plancher de ses claquettes

Exister par le bruit que je faisais

Occuper l’espace de mes sons

Le remplir de mes questions

L’espace existait-il sans ma présence

Que devenait-il sans moi

Seul livré à lui-même

Inachevé

En démollition

En construction

En devenir

Une échelle ?

Qu’étais-je dans cet espace

A la fois figé et mouvant ?

Je lisais à présent des lettres minuscules

Un étrange dialogue

L’histoire d’un camion

De ses paysages traversés

Aucun visage

Que deux voix qui se répondaient

Quelques mots là encore qui me percutaient

Une histoire d’amour, de souffrance, d’errance

Une quête infinie

Un exil

Des frontières encore à traverser

Jusqu’à l’océan

Et puis finir

Par un théâtre

Qui s’ouvrait sur une forêt

Profondeur des espaces

Qui m’appelaient

De ce que nous avions construit et démolli

Tout nous ramènait au fond à la nature

Là où tout avait commencé

De ce que nous avions fait de la matière

Un espace

Dont les étoiles étaient tombées sur Terre

Jusque dans nos yeux

Jusque dans nos corps

Nous étions les étoiles gravitant

A travers les espaces

Les parkings

Les allées

Les rond-points

Par une pluie glaciale

Autour d’un point crucial

L’atelier d’une vie

Le désir d’une rencontre.

Thierry Rousse

Nantes, 24 février 2023

 » Une vie parmi des milliards »

Espace(s) par le Centre Claude Cahun, L’Atelier, Nantes – photographies de Claire Chevrier et du Frac des Pays de La Loire

Il était une fois au Chat Noir

Il était une fois

Parce que les histoires commencent toutes

Ou presque

Par « Il était une fois »

Il était une fois

Des flammes incandescentes

Voire presque indécentes

Un nuage de pensées

Flottant

Vaporeux

Au dessus de la foule

Des grands jours

Des cheveux en l’air

Des mèches éméchées

Oscillant entre le rouge et le jaune

Des barrières

Des frontières

Sur les voies de nos tramway

Entre nos Duchesse et Médiathèque

Un air de révolution

Dans la rue du Chat Noir

Des gens bons qui s’enlaçaient

Et buvaient les étoiles

Scintillantes

De la nuit

Et là

Sur un bout de table

Tout au fond d’une cave

En face d’un syndicaliste désespéré

J’écrivais

Ou plutôt

Je griffonnais

Je sortais mes griffes silencieuses

Comme un chat peureux

Du ciel

Une pluie d’obus

Encerclait les gens bons

Collerettes se déchiraient

Larges sourires se décomposaient

Garçons filles

Nez rouges ne riaient plus

Visages étaient blancs

Et ciel bleu

D’un bleu livide

Dégoulinant

Au fond de ma bière

Ambrée

Les gens bons grimpèrent

Au-dessus des montagnes de verres

A clamer au ciel leur infortune

La pâleur des nuages était confuse

Appelant à sa rescousse Frangin Soleil

Qui entonnait ses sempiternels refreins

Presque punk à cette heure

Enfin

Des flonflons des gens bons

Gilets rouges gilets jaunes

C’est la vie qui s’emballe

C’est la vie qui s’amuse

Boutons noirs boutons rouges

C’est la vie qui explose

C’est la vie qui s’embrase

Un chemin de passion

C’est les cris c’est les pleurs

Le malheur le bonheur

Petit Jean qui pleure

Toutes ses larmes de joie

Des flonflons des gens bons

Gilets rouges gilets jaunes

Il était une fois un Chat Noir.

Thierry Rousse

Nantes, 23 février 2023

« Une vie parmi des milliards »